HAITI: Autocolonisation

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Origines de l’autocolonisation en Haïti

Haïti, la première république noire indépendante, a été le théâtre d’une révolution qui a secoué les fondements de l’ordre esclavagiste et colonial du XVIIIe siècle. L’île, autrefois appelée Hispaniola, a été découverte par Christophe Colomb en 1492 et a rapidement été colonisée par les Espagnols qui ont exploité et décimé la population indigène avant d’introduire des esclaves africains pour travailler dans les plantations. La partie occidentale de l’île est devenue une colonie française prospère connue sous le nom de Saint-Domingue, mais les inégalités extrêmes et les abus ont conduit à une révolte d’esclaves en 1791, qui a finalement abouti à l’indépendance d’Haïti en 1804.

Dirigeants haïtiens et leur héritage colonial

Après son indépendance, Haïti a été confrontée à un processus complexe d’autocolonisation,[1] où, malgré la fin formelle de la domination coloniale, les structures et les pratiques héritées de l’époque coloniale ont continué à influencer profondément la société haïtienne. Les élites haïtiennes, souvent formées à partir des anciens affranchis ou des mulâtres, ont reproduit des modèles de gouvernance autoritaire et d’exclusion qui rappelaient les anciens régimes coloniaux. Cette reproduction interne des structures coloniales a contribué à perpétuer les inégalités et à entraver le développement d’une démocratie pleinement fonctionnelle[2]. Ce phénomène d’autocolonisation reflète la difficulté de rompre complètement avec un passé colonial et d’instaurer des formes de gouvernance qui favorisent une véritable émancipation et participation de tous les segments de la population.

Au cours des quatre dernières décennies, plusieurs présidents et dirigeants haïtiens ont illustré le concept d’autocolonisation par leurs pratiques de gouvernance, souvent en répétant les modèles et mentalités des anciens colonisateurs. Voici quelques exemples concrets :

  1. Jean-Claude Duvalier (1971-1986): Connu sous le nom de “Baby Doc”, Jean-Claude Duvalier a perpétué le régime dictatorial et répressif de son père, François “Papa Doc” Duvalier. Son gouvernement a été marqué par des violations massives des droits humains et une corruption généralisée, imitant les pratiques autoritaires et exploiteuses des colonisateurs[3].
  2. Jean-Bertrand Aristide (1991, 1994-1996, 2001-2004): Aristide, bien qu’initialement perçu comme un espoir pour la démocratie, a été critiqué pour son style de gouvernance autoritaire lors de ses différents mandats. Son administration a été accusée de corruption et de répression contre ses opposants, reflétant les pratiques de gouvernance coloniale où le pouvoir est centralisé et les masses sont exploitées[4].
  3. Michel Martelly (2011-2016): L’administration de Martelly a été critiquée pour son manque de transparence et d’accusations de corruption. Il a également été accusé de népotisme et de favoritisme, rappelant les pratiques des régimes coloniaux qui favorisaient une élite restreinte au détriment de la majorité[5].
  4. Jovenel Moïse (2017-2021): Avant son assassinat, Moïse a été confronté à de vastes manifestations et critiques concernant sa gestion du pouvoir, notamment des accusations de corruption et de tentatives de renforcer son pouvoir exécutif, ce qui a été perçu comme une forme d’autocolonisation par le maintien de structures autoritaires et oppressives[6].
  5. Ariel Henry (2021-2024): Premier ministre depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, n’a pas respecté l’accord de décembre 2022 qui le chargeait d’organiser des élections dans l’année. Malgré les promesses, il a invoqué l’escalade de la violence par les gangs comme raison de l’impossibilité d’assurer des élections libres et équitables. Cette incapacité à tenir des élections a prolongé un vide politique, exacerbant les tensions et la violence, et reflète une gouvernance autoritaire où les promesses démocratiques ne sont pas tenues[7].

Ces dirigeants ont souvent cherché à imiter les modèles occidentaux de gouvernance[8] sans adapter ces modèles aux réalités socio-économiques et culturelles d’Haïti. Cette imitation a souvent exacerbé les problèmes existants tels que la corruption, l’inégalité et la répression, contribuant à une crise d’identité culturelle et nationale. En maintenant des systèmes de gouvernance autoritaires et en exploitant les masses, ces dirigeants ont perpétué les mentalités et structures de l’époque coloniale, illustrant ainsi le phénomène d’autocolonisation en Haïti.

Répercussions politiques de l’autocolonisation

Les répercussions de l’autocolonisation en Haïti, notamment en ce qui concerne l’apparition et la montée en puissance des gangs ou victimes des dirigeants, sont profondément ancrées dans l’histoire politique et sociale du pays. L’autocolonisation, caractérisée par la reproduction des pratiques coloniales telles que la corruption, l’autoritarisme et l’exploitation des masses, a créé un environnement propice à l’instabilité et à la violence.

  1. Instabilité politique et coups d’État: L’histoire politique d’Haïti a été marquée par une série de coups d’État et de régimes autoritaires, souvent soutenus par des élites qui reproduisent les structures de pouvoir coloniales. Cette instabilité chronique a affaibli les institutions étatiques et a créé un vide de pouvoir souvent rempli par des groupes armés et des gangs[9][10].
  2. Corruption et détournement de ressources: Les dirigeants haïtiens, en détournant les ressources de l’État pour leur propre bénéfice, ont exacerbé la pauvreté et le sous-développement. Cette corruption a non seulement sapé la confiance du public dans le gouvernement, mais a également limité les ressources disponibles pour des services publics essentiels, poussant certains individus vers des économies souterraines et illégales gérées par des gangs[11] [12].
  3. Négligence envers le bien-être des citoyens: L’incapacité des dirigeants à répondre aux besoins de base de la population a créé des conditions de vie précaires pour de nombreux Haïtiens. Cette négligence a souvent été exploitée par des gangs qui, en fournissant des services ou une protection là où l’État échoue, gagnent la loyauté et le soutien des communautés locales[13].
  4. Émergence et autonomisation des gangs: Historiquement liés à des politiciens et des partis politiques, les gangs en Haïti ont évolué pour devenir des entités puissantes et indépendantes. Avec le temps, ils ont acquis des armes sophistiquées et ont développé des réseaux criminels étendus, leur permettant de défier ouvertement l’autorité de l’État. Cette autonomisation des gangs est une conséquence directe de l’autocolonisation, car les structures de pouvoir qu’ils créent et maintiennent reflètent les inégalités et les abus de pouvoir hérités du colonialisme[14] [15].

L’autocolonisation en Haïti a non seulement perpétué les pratiques oppressives et exploiteuses de l’ère coloniale, mais a également contribué à l’émergence et à la consolidation des gangs en tant que forces politiques et économiques majeures dans le pays. Ces gangs, à leur tour, exacerbent l’instabilité et la violence, entravant davantage le développement économique et social d’Haïti.

L’élite politique haïtienne et son recours à l’international

L’autocolonisation en Haïti a laissé des cicatrices profondes, se manifestant par une élite politique qui, plutôt que de résoudre ses différends internes et de s’attaquer aux problèmes structurels du pays, fait appel à des instances internationales comme la CARICOM[16] pour gérer ses crises politiques. Cette dépendance vis-à-vis de la validation et de l’intervention internationale est symptomatique d’un système politique décrié comme obsolète par des élites plus conscientes et nationalistes, qui reconnaissent la nécessité d’une réforme pour éviter que la nation haïtienne ne s’enlise dans la continuité de l’exclusion.

La création d’une nouvelle structure de conseil présidentiel, avec la bénédiction internationale, est un exemple récent de cette dynamique. Bien que cette initiative puisse sembler être un pas vers la stabilisation et la gouvernance, elle est perçue par certains comme une continuation des pratiques de corruption, où les élites politiques utilisent des mécanismes innovants pour consolider leur pouvoir et leurs intérêts personnels, au détriment du bien-être de la population haïtienne.[17] [18] [19] [20] [21] [22] [23] [24] [25][26]

Cette situation est exacerbée par l’instabilité politique chronique, les coups d’État et la corruption endémique qui entravent le développement économique et social du pays. Les dirigeants haïtiens, en s’appuyant sur des structures internationales pour légitimer leur pouvoir, évitent de s’attaquer aux racines de la corruption et de l’inégalité, perpétuant ainsi un cycle de dépendance et de vulnérabilité.[27] [28] [29] [30] [31] [32] [33] [34] [35] [36].

L’autocolonisation en Haïti se traduit par une élite politique qui maintient un système de gouvernance autoritaire et corrompu, tout en cherchant l’approbation internationale pour légitimer ses actions. Cette approche ne fait que renforcer les pratiques de corruption et d’exclusion, empêchant la nation de progresser vers une véritable démocratie et un développement inclusif.

Pour un avenir démocratique et inclusif en Haïti

La situation actuelle d’Haïti est indéniablement le produit d’une histoire complexe marquée par des siècles de colonisation, une lutte acharnée pour l’indépendance, et une série de défis post-coloniaux qui ont façonné le paysage politique et social du pays. L’autocolonisation, phénomène par lequel les dirigeants haïtiens ont perpétué les structures oppressives héritées de l’époque coloniale, a considérablement entravé le développement national, empêchant Haïti de réaliser pleinement son potentiel.

Pour progresser, il est impératif qu’Haïti rompe avec ces pratiques du passé qui ont non seulement alimenté la corruption et l’inégalité, mais ont aussi sapé les fondements de la justice et de la démocratie. Cela implique une responsabilisation accrue des dirigeants, qui doivent être tenus pour responsables de leurs actions et de leur gestion du pouvoir. Il est crucial que les leaders haïtiens adoptent des pratiques de gouvernance transparentes et équitables, orientées vers le bien-être de tous les citoyens, plutôt que de perpétuer un système qui favorise une élite restreinte.

En outre, la construction d’une nation qui respecte et valorise tous ses citoyens nécessite un engagement ferme envers la démocratie. Cela signifie garantir que tous les Haïtiens, indépendamment de leur statut économique ou social, aient une voix dans les processus politiques et que leurs droits soient protégés par des institutions solides et justes. La justice sociale doit également être une priorité, avec des efforts dédiés à réduire les disparités et à fournir des opportunités égales pour tous.

Le développement économique durable est un autre pilier crucial pour l’avancement d’Haïti. Cela nécessite la mise en place de politiques qui non seulement stimulent la croissance économique, mais qui le font d’une manière qui est respectueuse de l’environnement et qui profite à l’ensemble de la population. Investir dans des secteurs clés tels que l’éducation, la santé, et les infrastructures peut catalyser un changement positif et durable, propulsant Haïti vers une trajectoire de croissance inclusive et durable.

Pour que Haïti avance, il est impératif d’instaurer un changement radical dans la gouvernance, marqué par un fort sentiment d’appartenance et de décolonisation.[37] Rompre avec les pratiques du passé, responsabiliser les dirigeants, et s’engager envers la démocratie, la justice sociale, et le développement économique durable sont des étapes essentielles pour reconstruire Haïti et lui permettre de réaliser son potentiel en tant que nation. Seul un tel engagement pourra assurer un avenir meilleur pour tous les Haïtiens.

Réferences

[1] On peut définir l’autocolonisation comme un phénomène où les élites politiques ou sociales d’un pays post-colonial perpétuent les structures et les pratiques héritées de l’époque coloniale, même après l’appropriation formelle de l’indépendance. Cela se manifeste fréquemment par l’adoption de systèmes de gouvernance autoritaires, la perpétuation des inégalités sociales et le maintien de rapports de pouvoir qui privilégient une élite limitée au détriment de la majorité de la population. En résumé, l’autocolonisation empêche la croissance démocratique et le développement socio-économique en préservant les dynamiques héritées de la période coloniale.

[2] https://www.marines.mil/Portals/1/Publications/Dominican%20Republic%20and%20Haiti%20Study_4.pdf

[3] https://www.travelinghaiti.com/list-of-haitian-presidents/

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] https://www.bbc.com/afrique/articles/c5169yz4n38o

[8] Les modèles de gouvernance occidentaux se caractérisent par des principes démocratiques, une séparation des pouvoirs, des élections libres et équitables, des droits civiques protégés, la primauté de l’État de droit, et la responsabilité gouvernementale devant les citoyens. Ces modèles visent à assurer la représentation politique, la protection des libertés individuelles et la transparence des institutions gouvernementales.

[9] https://acleddata.com/10-conflicts-to-worry-about-in-2022/haiti/mid-year-update/

[10] Ibid.

[11] https://www.aljazeera.com/news/2024/3/13/who-are-haitis-gangs-and-what-do-they-want-all-you-need-to-know

[12] https://www.cnn.com/2024/03/04/americas/haiti-ariel-henry-gangs-protests-bsap-intl-latam/index.html

[13] Ibid.

[14] https://www.aljazeera.com/news/2024/3/13/who-are-haitis-gangs-and-what-do-they-want-all-you-need-to-know

[15] https://www.cnn.com/2024/03/04/americas/haiti-ariel-henry-gangs-protests-bsap-intl-latam/index.html

[16] La CARICOM, ou Communauté Caribéenne, est une organisation régionale qui vise à promouvoir l’intégration économique, sociale et politique des pays de la région des Caraïbes. Fondée en 1973, elle compte actuellement 15 États membres et 5 membres associés. La CARICOM vise à renforcer la coopération économique, à promouvoir le développement durable, à coordonner les politiques étrangères et à renforcer l’unité et la solidarité entre les pays caribéens. Elle joue un rôle crucial dans la promotion du commerce régional, la gestion des questions liées au changement climatique et la lutte contre la criminalité transnationale dans la région.

[17] https://caricom.org/statement-eminent-persons-group-following-third-facilitation-visit-to-haiti/

[18] https://fr.africanews.com/2024/04/18/haiti-a-quoi-sattendre-du-conseil-presidentiel-de-transition/

[19] https://apnews.com/article/caricom-haiti-transitional-council-gang-violence-92db29a0cb92f5b9c443ef23322380a9

[20] https://reliefweb.int/report/haiti/outcome-declaration-caricom-international-partners-and-haitian-stakeholders

[21] https://www.lapresse.ca/international/caraibes/2024-04-12/haiti/le-conseil-presidentiel-de-transition-est-officiellement-cree.php

[22] https://lactualite.com/actualites/le-conseil-presidentiel-de-transition-qui-choisira-le-gouvernement-est-cree-en-haiti/

[23] https://www.ledevoir.com/monde/ameriques/811067/haiti-nom-membres-conseil-presidentiel-transition-devoiles?

[24] https://www.un.org/sg/en/content/sg/statement/2024-03-12/statement-attributable-the-spokesperson-for-the-secretary-general-–-haiti-scroll-down-for-french

[25] https://la1ere.francetvinfo.fr/guadeloupe/haiti-finalisation-de-la-designation-des-membres-du-conseil-presidentiel-de-transition-1474419.html

[26]  Ibid. -1480220.html

[27] Ibid. caricom.org/statement-eminent-persons-group-following-third-facilitation-visit-to-haiti/

[28] Ibid. fr.africanews.com/2024/04/18/haiti-a-quoi-sattendre-du-conseil-presidentiel-de-transition/

[29] Ibid. apnews.com/article/caricom-haiti-transitional-council-gang-violence-92db29a0cb92f5b9c443ef23322380a9

[30] Ibid. reliefweb.int/report/haiti/outcome-declaration-caricom-international-partners-and-haitian-stakeholders

[31] Ibid. lapresse.ca/international/caraibes/2024-04-12/haiti/le-conseil-presidentiel-de-transition-est-officiellement-cree.php

[32] Ibid. lactualite.com/actualites/le-conseil-presidentiel-de-transition-qui-choisira-le-gouvernement-est-cree-en-haiti/

[33] Ibid. ledevoir.com/monde/ameriques/811067/haiti-nom-membres-conseil-presidentiel-transition-devoiles?

[34] Ibid. un.org/sg/en/content/sg/statement/2024-03-12/statement-attributable-the-spokesperson-for-the-secretary-general-–-haiti-scroll-down-for-french

[35] https://la1ere.francetvinfo.fr/guadeloupe/haiti-finalisation-de-la-designation-des-membres-du-conseil-presidentiel-de-transition-1474419.html

[36]  Ibid. la1ere.francetvinfo.fr/guadeloupe/haiti-le-conseil-presidentiel-de-transition-officiellement-cree-1480220.html

[37] Affirmer sans équivoque son indépendance politique, économique et culturelle vis-à-vis d’autres puissances est essentiel. Cela signifie rompre avec les structures politiques, économiques et sociales imposées par les “colons”, tout en restaurant l’autonomie et l’identité propre du peuple qui a été soumis à l’autocolonisation. La décolonisation implique également des efforts pour remédier aux injustices historiques découlant de la colonisation, tant au niveau local qu’international. Elle vise à promouvoir la reconnaissance des droits de tous, sans exclusion, et à rétablir l’égalité et la dignité pour chaque individu.

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Politics · Sciences Sociales

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