La tyrannie de l’Utopie

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D’un point de vue simplement pratique et à court terme, vous ne voulez vraiment pas lire ce livre.
Ce livre va chambarder votre vie telle que vous la connaissez. Ce livre va changer chacune de vos
relations interpersonnelles – de manière encore plus importante, votre relation avec vous-même.
Ce livre va changer votre vie même si vous n’implémentez aucune des propositions qu’il contient.
Ce livre va changer votre vie même si vous êtes en désaccord avec chacune des idées qu’il
propose. Même si vous le déposez maintenant, ce livre va avoir changé votre vie, puisque
maintenant vous savez que vous avez peur du changement.

Ce livre est radioactif et douloureux – ce n’est qu’incidemment le genre de radiation et de douleur
qui va vous guérir.

Relations

Il n’y a réellement que trois sortes de relations interpersonnelles dans le monde. La première est
celle dont nous rêvons tous – joyeuse, mutuellement bénéfique, profonde, significative,
divertissante, un véritable plaisir à avoir et à garder.

Cette sorte de relation est extraordinairement rare. Si cette sorte de relation était un animal, elle
ne serait même pas sur la liste des espèces en danger. Elle serait par beaucoup considérée éteinte.

La deuxième sorte de relation est mutuellement bénéfique, mais pas joyeuse, profonde ou
significative. C’est la sorte de relation que vous avez avec votre épicier, votre banquier, et peut-
être votre patron. Elle est volontaire, définie par un contrat implicite ou explicite, et peut
ordinairement être rompue ou terminée sans culpabilité, regret ou remords.

Cette sorte de relation n’est pas inhabituelle, mais pas très importante non plus. Nous ne perdons
pas nos vies, notre bonheur ou nos propres âmes dans le creux de ce genre de relations. Elles sont
de simples calculs d’utilité mutuelle. Nous ne sommes pas obligés d’aller au lit de mort de nos
banquiers; nos épiciers ne nous forcent pas à aller à l’église lorsque nous n’avons pas la foi; nous
entrons rarement dans des disputes avec nos patrons sur la question de baptiser nos enfants ou
pas.

Non, c’est la troisième sorte de relation qui nous inquiète le plus dans nos vies. C’est la troisième
sorte de relation qui nous torture si souvent. C’est la troisième sorte de relation qui sape notre joie,
notre intégrité et notre indépendance.

La première sorte de relation n’implique pas d’obligations, mais du plaisir. Il n’y a aucun besoin de
culpabilité ou de manipulation, d’intimidation ou de contrôle, de larme ou d’agressivité passive.
Nous n’avons pas besoin d’obligations pour nous attirer vers ce qui nous donne du plaisir, pas plus
qu’un enfant n’a besoin d’être cajolé pour manger ses bonbons.

La deuxième sorte de relation implique des obligations, mais elle est choisie volontairement, pour
avantage mutuel. Nous payons notre hypothèque; la banque nous donne une maison. La relation
est contractuelle, et donc n’a pas besoin de culpabilité ou de manipulation.
C’est sur la troisième sorte de relation que ce livre va se concentrer.

C’est la troisième sorte de relation qui nous dévore vivants.

La Troisième Sorte

La troisième sorte de relation a trois principales composantes. La première et qu’elle n’est pas
choisie; la deuxième est qu’elle implique des obligations, et la troisième est qu’elle est considérée
morale.

Le premier et plus important aspect de cette sorte de relations est qu’elle n’est pas consentie
volontairement. Vous êtes né dedans. Vous ne choisissez pas vos parents. Vous ne choisissez pas
vos frères et sœurs. Vous ne choisissez pas votre famille élargie. Vous ne choisissez pas votre
pays. Vous ne choisissez pas votre gouvernement. Vous ne choisissez pas votre religion. Vous ne
choisissez pas votre école. Vous ne choisissez pas vos professeurs.

Tristement, lorsque vous êtes un enfant, la liste est presque sans fin.

Vous êtes né dans ce monde sans choix, dans un environnement familial, social, éducationnel,
politique et géographique qui n’était qu’accidentel. Et pour le reste de votre vie, tout le monde va
essayer de vous convaincre que vous êtes responsable de cet accident.

Vos parents ont décidé d’avoir un enfant – vous n’étiez d’aucune façon impliqué dans ce choix,
puisque vous n’existiez pas encore lorsque la décision a été prise. Même si vous avez été conçu
par accident, ou adopté, vos parents ont décidé de vous garder.

Donc la relation de vos parents avec vous lorsque vous étiez enfant était essentiellement
contractuelle, de la même façon que si vous achetez un chien, vous êtes dans l’obligation de le
nourrir. Naturellement, il est préférable – et certainement possible – que votre relation avec vos
parents soit aimante, mutuellement agréable, respectueuse et plaisante.

Mais comme je l’ai dit plus tôt, cette sorte de relation est, malheureusement, beaucoup trop rare.

D’entières générations d’enfants ont grandi avec l’idée que l’acte d’être né crée une obligation.

C’est entièrement faux, et un des mythes les plus destructeurs de l’humanité.

Premièrement, je vais vous dire ce qui est vrai. Ensuite, je vais vous dire pourquoi c’est vrai. Et
après, je vous dirai comment changer.

Ce Qui Est Vrai

Il est vrai que vos parents ont décidé de vous avoir. Il est aussi vrai qu’en faisant ce choix, vos
parents ont assumé une obligation volontaire envers vous. Cette obligation consistait de deux
parties: La première était physique, la deuxième morale.

La partie physique de cette obligation était l’habillement, la nourriture, l’attention médicale, l’abri,
etc. – les besoins physiques de base. Je ne passerai pas beaucoup de temps là-dessus dans ce livre,
puisque la vaste majorité des parents réussissent à acquérir nourriture et abri pour leurs enfants –
et ceux qui échouent sont si évidemment déficients qu’un livre philosophique n’est guère requis
pour mettre en lumière leurs défauts.

Les obligations morales que vos parents ont assumé en décidant de vous avoir étaient doubles. La
première partie est plus ou moins comprise dans la société et consiste de toutes les vertus
standard tel que vous éduquer, vous garder en sécurité, s’empêcher de vous maltraiter
physiquement ou émotionnellement, etc.

La deuxième partie de l’obligation morale de vos parents envers vous est beaucoup plus subtile et
corrosive. C’est le domaine de l’intégrité, et est un grand défi pour les sociétés à travers le monde.

Intégrité

L’intégrité peut être définie comme une cohérence entre la réalité, les idées et le comportement.
La cohérence avec la réalité est de ne pas dire à un enfant que papa est ”malade” quand il est en
fait ivre. La cohérence avec le comportement est de ne pas gifler un enfant pour avoir frappé un
autre enfant. La valeur de cette sorte d’intégrité est aussi bien comprise par plusieurs, même si
imparfaitement pratiquée, et nous ne nous y attarderons pas beaucoup non plus.

C’est la cohérence avec les idées qui cause le plus de problèmes pour les familles – et le plus de
souffrance à long-terme pour les enfants à travers leurs vies.

Lorsque vous étiez enfant, on vous a dit encore et encore que certaines actions étaient soit bien ou
mal. Dire la vérité était bien; voler était mal. Frapper votre frère était mal; aider votre grand-mère
était bien. Être à l’heure était bien; ne pas faire vos corvées était mal.

Implicitement, dans toutes ces instructions – des instructions morales – il y avait la prémisse que
vos parents savaient ce qui était bon et ce qui était mauvais; ce qui était bien ou mal.

Pensez-vous que c’était réellement vrai ? Est ce que vos parents connaissaient ce qui était bien ou
mal lorsque vous étiez enfant ?

Quand nous disons à un enfant que quelque chose est mal – pas seulement incorrect, mais
moralement mauvais – il n’y a vraiment que deux possibilités. La première est que nous
connaissons réellement ce qui est bien ou mal en général, et nous appliquons nos connaissances
morales universelles sur une action spécifique commise par l’enfant.

C’est toujours présenté à l’enfant de cette façon. C’est aussi presque toujours le mensonge le plus
dangereux du monde.

La seconde possibilité est que nous disons à notre enfants que ses actions sont ”mauvaises” pour
une variété de raisons qui n’ont rien à voir avec la moralité de quelque manière que ce soit.

Par exemple, nous pouvons dire à un enfant que voler est mal parce que:

1. Nous sommes embarrassés par les actions de notre enfant.
2. Nous avons peur d’être perçu comme un mauvais parent.
3. Nous avons peur que le vol de notre enfant soit découvert.
4. Nous répétons simplement ce qu’on nous a dit.
5. Humilier notre enfant nous procure du plaisir.
6. Corriger notre enfant sur ”l’éthique” nous fait sentir moralement supérieurs.
7. Nous voulons que notre enfant évite des actions qui ont fait en sorte que nous avons été puni
étant enfants.

Etc, etc.

En assumant qu’ils ne sont pas terrifiés, lorsqu’ils reçoivent une instruction morale pour la
première fois, la plupart des enfants vont demander ”Pourquoi ?” Pourquoi voler est-il mal ?
Pourquoi mentir est-il mal ? Pourquoi intimider est-il mal ? Pourquoi frapper est-il mal ?

Ce sont toutes des questions parfaitement valides, similaires à demander pourquoi le ciel est bleu.
Le problème surface dans le fait que les parents n’ont pas de réponses rationnelles, mais
prétendent éternellement qu’ils en ont.

Lorsqu’un enfant nous demande pourquoi quelque chose est mal, nous entrons dans un terrible
dilemme. Si nous disons que nous ne savons pas pourquoi mentir est mal, nous croyons que nous
allons perdre notre autorité morale dans les yeux de notre enfant. Si nous disons que nous savons
pourquoi mentir est mal, nous gardons notre autorité morale, mais seulement en mentant à notre
enfant.

Depuis la chute de la religion, nous avons perdu notre route en terme d’éthique. En tant qu’athée,
je ne déplore pas la perte des illusions de dieux et de démons, mais je suis alarmé du fait que nous
n’avons pas encore admis que la chute de la religion ne nous a pas procuré une boussole morale
objective et rationnelle. En refusant d’admettre que nous ne savons pas ce que nous faisons
éthiquement, nous commettons une grave erreur morale sur nos enfants.

Fondamentalement, nous leur mentons sur notre bonté.

Nous leur disons que certaines choses qu’ils font sont bien ou mal – et pourtant nous ne leur
disons pas pourquoi ces choses sont bien ou mal. Si notre enfant nous demande pourquoi mentir
est-il mal, nous pouvons dire que mentir cause de la douleur aux gens – mais la dentisterie aussi –
ou nous pouvons dire ”tu n’aimes pas quand quelqu’un te ment” ce qui serait un incitatif à ne pas
se faire prendre, plutôt qu’à ne pas mentir, etc. Chaque réponse que nous inventons amène à
encore plus de questions et d’incohérences. Que faisons nous ensuite ?

Eh bien, nous devons les intimider.

Cela ne veut pas dire les frapper ou crier – même si c’est beaucoup trop souvent le cas,
malheureusement – parce qu’en tant que parents, nous avons un arsenal presque infini de tactiques
passives-agressives tel que soupirer, avoir l’air exaspéré, changer le sujet, leur offrir un biscuit, les
amener prendre une marche, faire semblant d’être ”trop occupé”, les distraire ou les rejeter d’un
million de façons différentes.

Ce genre de questions innocentes sur la moralité représentent une sorte d’horreur pour les parents.
En tant que parents, nous devons garder notre autorité morale sur nos enfants – mais en tant que
citoyens du monde moderne, nous n’avons pas de base rationnelle sur notre autorité morale. Nous
sommes donc forcés de mentir à nos enfants sur la bonté et notre connaissance de celle-ci, ce qui
transforme la vertu d’une discipline rationnelle à un conte de fées effrayant.

Dans le passé, lorsque la mythologie religieuse était dominante, quand les enfants demandaient
”D’ou vient le monde ?” les parents pouvaient répondre que Dieu l’a fait. Malgré l’ignorance
religieuse de ceux qui font cette affirmation encore aujourd’hui, la plupart des parents modernes
fournissent l’explication rationnelle et scientifique de l’origine du monde, ou du moins vont
envoyer leurs enfants sur l’Internet, à une encyclopédie ou à la bibliothèque.

Il y a eu un temps, toutefois, où la question de l’origine du monde était très difficile à répondre.
Quand les explications religieuses devenaient de moins en moins crédibles, mais les explications
scientifiques n’étaient pas encore tout à fait établies, les parents devaient dire – s’ils voulaient
parler avec intégrité – ”Je ne sais pas d’où vient le monde”.

En exprimant ouvertement leur manque de certitude, les parents n’ont pas seulement agi avec
honnêteté et intégrité, mais ont aussi stimulé leurs enfants à poursuivre une vérité qui était, il faut
en convenir, absente de leur monde.

Hélas, nous souffrons des difficultés similaires aujourd’hui, mais sur un sujet beaucoup plus
important. La base religieuse pour la moralité est tombée, mais nous n’avons aucune théorie
crédible ou acceptée pour la remplacer. Pendant un temps, le patriotisme et l’allégeance à la
culture avait un certain pouvoir pour convaincre les enfants que leurs ainés avaient une certaine
connaissance éthique objective, mais maintenant que la corruption militaire et gouvernementale
devient de plus en plus évidente, l’allégeance à un pays, à une armée ou à un État sont devenus
des bases de plus en plus fragiles pour des absolus éthiques. Même nos théories chéries à propos
de la démocratie sont maintenant sous de plus en plus haute pression, alors que des
gouvernements gargantuesques continuent de se séparer des vœux de leurs citoyens et agissent
dans un ”état naturel” quasi-total.

Les explications religieuses de la vertu ont échoué non seulement parce que nous ne croyons plus
en Dieu, mais aussi parce qu’il est maintenant totalement évident que lorsque la plupart des gens
parlent de la ”vérité”, ils font en fait référence à la culture.

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Philosophie

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