Les protestants sont plus idolophobes qu’iconoclastes !

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Dans le roman que lui a inspiré le tableau La jeune fille à la perle, Tracy Chevalier met en scène Griet, une jeune protestante hollandaise engagée comme servante dans la famille catholique du peintre Vermeer1. Dès son arrivée dans cette nouvelle maison, Griet est frappée par une image, un tableau de la Crucifixion qui marque à ses yeux la différence entre protestants et catholiques.

On the wall directly opposite hung a painting that was larger than me. It was of Christ on the cross, surrounded by the Virgin Mary, Mary Magdalene, and St. John. I tried not to stare, but I was amazed by its size and subject. “Catholics are not so different form us”, my father had said. But we did not have such pictures in our houses, or our churches, or anywhere. (Chevalier 2001, 17)L’anecdote est plausible ; la branche réformée du protestantisme  celle que théorisèrent Zwingli, Calvin et Knox, celle qui convertit la Suisse, la Hollande et l’Écosse et qui fut persécutée en France  est connue pour son refus des images.

Pourtant Chevalier apporte quelques nuances en faisant dire à Vermeer : « There is a difference between Catholic and Protestant attitudes to painting », he explained as he worked, « but it is not necessarily as great as you may think. Paintings may serve a spiritual purpose for Catholics, but remember too that Protestants see God everywhere, in everything. By painting everyday things  tables and chairs, bowls and pitchers, soldiers and maids  are they not celebrating God’s creation as well ? » (Chevalier 2001, 140)

Se pourrait-il alors qu’entre protestants et catholiques, le débat sur les images ne porte pas tant sur le fait d’avoir ou non des images mais sur la définition même de l’image religieuse ? Pour vérifier cette distinction et, le cas échéant, pour répondre à la question, il nous faut comprendre ce que les protestants pensent des images2.

Auparavant, nous tenons à préciser que la question des images s’inscrit dans un débat théologique plus large et plus profond portant sur la nature des médiations religieuses, sur le choix des artefacts pouvant servir à trans- mettre l’Évangile. Pour montrer les enjeux et les positions, nous repren- drons les typologies que propose André Gounelle. À la suite de Paul Tillich, il distingue entre une substance catholique  qui « met l’accent sur la réa- lité de la présence de Dieu dans certains lieux » (Gounelle 1995, 8) comme des endroits, des institutions, des textes, des objets, des personnes, des rites et des images  et un principe protestant quis’en prend non seulement aux représentations picturales du sacré, mais aussi au ritualisme, au sacramentalisme, au dogmatisme, à l’ecclésiocentrisme, au biblicisme, non par incrédulité ou incroyance, mais parce qu’il redoute, non sans raisons, qu’on divinise les rites, les sacrements, l’Église, la Bible, les dogmes et qu’on en fasse des idoles. Il juge sacrilège et blasphématoire la sacralisation de certains lieux, parce que Dieu seul est divin ; il a le monopole du sacré et du saint. (Gounelle 1995, 8)

   Des faits historiques

 Au printemps de 1521, la chapelle du Saint-Esprit à Treptow (Trzebiatow) en Poméranie fut envahie et dévastée, ses statues furent détruites, puis jetées dans un puits. L’ampleur des destructions, le traitement bien particulier, dégradant, infligé aux débris, ainsi que la coïncidence dans le temps avec une violente agression perpétrée contre une procession traditionnelle, nous invitent à considérer cet événement isolé, survenu dans une bourgade éloignée de tous les grands centres religieux et politiques […] comme la toute première manifestation de l’iconoclasme protestant. (Michalski 2001, 46)

Cette première manifestation ne restera pas un cas particulier ; elle sera suivie de nombreuses autres.

De fait, deux grands vagues d’iconoclasme3 touchèrent les régions pro- testantes. La première concerna, entre 1521 et 1535, le nord de l’Europe : l’Allemagne  en décembre 1521, des étudiants détruisirent un retable de bois sculpté dans la ville de Wittenberg (Michalski 2001, 46) , la Suisse

  • le 23 février 1529, à Saint-Gall, des images saintes dont celle d’une Vierge furent « débitées à la hache ou réduites en pièces à coup de marteau » (Hodler 2001, 52), « à Lausanne, un édit du 15 octobre 1536 programma […] la suppression des images sacrées et de la messe dans le canton de Vaud » (Michalski 2001, 50) , l’Alsace  les 17 et 18 avril 1525, le couvent Saint Léonard près de Strasbourg est attaqué par un groupe de jeunes gens et de jeunes filles âgés de 10 à 18 ans qui « brisèrent les images et les autels de l’église et déchirèrent les livres […] Pour finir les garçons firent leurs besoins sur les autels » (von Burg 2001, 120)  mais aussi la Pologne, la Russie, la Lettonie, l’Estonie, le Danemark et la Suède. La seconde vague d’iconoclasme toucha, entre 1560 et 1570, la France
  • en 1562, les reliques de l’église des dominicains de Lyon furent fondues, ce qui rapporta 116 marcs d’argent « qui (furent) utilisés pour le paiement des armées protestantes de Condé» (Christin 2001, 58) , les Pays-Bas
  • « 12 hommes (furent) payés par le président du Hof van Holland pour vider les Églises de leur décor » (Christin 2001, 58) et l’Écosse4.
  • Iconoclasme : oui !

L’imagerie populaire fit passer les protestants pour des vandales avinés s’in- troduisant par la force dans les églises et les couvents pour les profaner et détruire les œuvres d’art qu’ils renfermaient. Il y en eut, c’est sûr ! Mais il serait malhonnête de réduire l’iconoclasme protestant à cette caricature. Car c’est par motif théologique que la Réforme fut iconoclaste, parce qu’elle refusait de focaliser « sa piété sur des représentations de la Vierge ou des saints, mais directement sur Dieu qui, lui, ne peut être figuré par aucune image taillée » (Reymond 1999, 17-18). Loin d’être systématique et sau- vage, l’iconoclasme protestant fut  sauf quelques notables et regrettables exceptions  contextuel, choisi et sélectif. Nous reprenons tour à tour ces trois qualificatifs.

  1. L’iconoclasme de la Réforme fut d’abord « Guerres aux idoles et guerres civiles ne peuvent être séparées, car la première prépare, finance, théorise souvent la seconde qui pourtant la rend possible » (Christin 2001, 58). L’iconoclasme de la Réforme s’inscrit sur fond de conflits politico-religieux, de violences contre les personnes  les « images vives »  et les biens  les « images mortes5 ». Il se développe dans le contexte culturel du XVIe siècle qui n’accordait pas aux œuvres d’art la même valeur qu’aujourd’hui. Quand des images ne convenaient plus, on n’hésitait pas à les supprimer. Ainsi la Contre-Réforme catholique elle- même n’hésita pas à détruire les jubés, à transformer les autels et les vitraux quand ils ne convenaient plus aux nouveaux usages liturgiques et « la pruderie pontificale imposa (des retouches) aux nudités de la chapelle Sixtine » (Reymond 1999, 176).
  2. L’iconoclasme de la Réforme fut ensuite choisi. Nous avons vu comment à Lausanne un décret donna à l’iconoclasme la légalité et la légiti- mité. Cet exemple n’est pas unique. En 1524, les autorités de la ville de Zürich ordonnèrent la destruction des images « derrière les portes fermées des églises, de manière à ce que le peuple ne soit pas impliqué dans ces actions de destruction » (Cottin 1994a, 252). Zwingli avait proposé que les personnes privées retirent de l’église les images qu’elles avaient don- nées. En cas contraire, le sacristain avait à veiller à ce qu’elles soient enlevées. Mais lorsque « des images, tableaux ou choses semblables sont enlevés des églises ou rendus aux simples paroissiens » il est du ressort « des simples paroissiens ou de la majorité de décider s’ils veulent le faire ou non ; et ce qui aura été décidé par les paroissiens à l’unanimité ou à la majorité, ainsi sera fait7. » (Hodler 2001, 53) À Lyon, le pouvoir civil  protestant  poursuivit « sans ménagement ceux qui continuent de piller les églises malgré ses interdictions : des soldats (furent) pendus, un ministre (fut) révoqué » (Christin 2001, 60).
  1. L’iconoclasme de la Réforme fut enfin sélectif. Il ne s’exerça pas n’importe comment, mais il cibla soigneusement les images ou les éléments d’une image à détruire ou à effacer. Ainsi dans la collégiale de Berne, en 1528, les reliques de saint Vincent furent brûlées ; les images, les tableaux, les autels et les pierres tombales furent détruits ou restitués aux donateurs ou à leurs descendants. Mais les figures de saints de la voûte centrale, les tapisseries qui racontaient la légende de saint Vincent, les vitraux dont celui de la Passion  et le Jugement dernier qui figurait au-dessus du portail principal furent tous épargnés8 (Sladeczeck 2001, 100-101). En France, « les mains qui esquiss[ai]ent des bénédictions [furent] brisées alors que celles tenant le Livre [furent] parfois laissées intactes » (Christin 2001, 62). De fait, l’iconoclasme de la Réforme ne visa que les images à fonction liturgique, en particulier celles qui figuraient les églises. Il épargna les images à fonction esthétique, par exemple celles qui décoraient les murs des maisons privées (Cottin 1994a, 2389). concevoir des nouveaux édifices pour y célébrer le culte, l’absence d’images y est d’emblée devenue une règle très largement admise à défaut d’être strictement observée » (Reymond 1999, 3110). Mais l’absence d’images dans les temples ou dans les cultes protestants ne signifie pas encore un refus global des images ; nous en donnons quatre indices :
  1. L’aniconisme ne toucha que la branche réformée du protestantisme ; il se développa surtout dans les situations de concurrence avec les catho- liques ou les luthériens et comporta de notables exceptions, dont les repré- sentations des Tables de la Loi qui figurèrent systématiquement dans les temples réformés.
  2. Les protestants produisirent leur propre iconographie pour augmenter la diffusion de leur théologie : les Bibles illustrées en 1531 l’édi- teur zurichois Froschauer publie, avec l’aide de Zwingli, une Bible contenant des illustrations, dont celles de Hans Holbein le Jeune  ; les images bibliques  comme celles de l’Apocalypse parues à Lyon en 1561, gravées par le huguenot Jean Duvet ; les illustrations polémiques et les caricatures qui circulèrent sous la forme de feuilles volantes, transportées par les col- porteurs (Reymond 1999, 42-43) ; les vitraux figurant des scènes bibliques ; enfin  last but not least  les portraits des Réformateurs euxmêmes11.
  3. Nombreux sont les peintres, graveurs et sculpteurs protestants ou, pour le moins, de « culture protestante»: au XVIesiècle, les Allemands Lukas Cranach l’Ancien et Albrecht Dürer ; au XVIIe siècle, Rembrandt, évidem- ment ; au XVIIIe siècle, Caspar David Friedrich en Allemagne, William Blake en Angleterre; au XIXe siècle, le sculpteur français Frédéric-Auguste Bar- tholdi ; au XXe siècle, Piet Mondrian en Hollande  même s’il « a fini par se réclamer de la théosophie » (Reymond 1999, 95) , Eugène Burnand en Suisse romande et les cinéastes Ingmar Bergman et Jean Luc Godard, pour changer un peu d’images. Et nous accorderons une place particulière au peintre et sculpteur André Bieler, qui naquit à Lausanne en 1896, vécut au Québec entre 1910 et 1936, et mourut à Kingston en 1989.
  1. Nous évoquons enfin la tradition de la Bildpredigt, particulièrement développée dans les Églises luthériennes. Il s’agit d’une forme de prédica- tion « qui combine le texte biblique et une image, si possible contemporaine et non figurative » (Cottin 1994a, 32312).

 Deux options théologiques

Nous l’avons écrit, nous préférons le répéter pour éviter tout malentendu, l’iconoclasme protestant relève du choix théologique ou des choix théologiques, puisque les Réformateurs défendent des positions différentes13. Il trouve son fondement et sa justification dans la lutte contre l’idolâtrie. Mais nous ne souhaitons pas laisser de malentendus. Nous ne pensons pas un seul instant que les protestants détiennent un quelconque monopole sur un refus des idoles que toutes les confessions chrétiennes partagent. Mais c’est précisément sur cet accord unanime que naissent les divergences quand chacun doit préciser ce qu’est une idole et ce qu’est l’idolâtrie14.

De fait, l’idolâtrie peut prendre deux formes : elle peut être un vrai culte rendu à un faux dieu, ou un faux culte rendu au vrai Dieu15. Les réformateurs et les théologiens protestants ont jugé que la théologie catholique de l’image et l’utilisation des images par l’Église catholique relevaient de cette seconde catégorie16. Ce n’est donc pas par indifférence aux images que la Réforme s’est montrée iconoclaste, mais c’est précisément « parcequ’elle mesurait tout l’enjeu de ce qui se disait par le biais des choses visibles » (Reymond 1999, 1717).

  • Icône ou idole ?

Nous connaissons la complexité de la théologie de l’image dans l’Occident chrétien. Nous savons que, pour rendre justice à la théologie catholique, il faut distinguer l’adoration de la vénération, la latrie de la dulie et de l’hyperdulie, reconnaître les représentations de l’humanité et de la divinité du Christ (Wirth 2001) ou différencier le type et le prototype (Cottin 1994a, 234). Ces nuances nous paraissent cependant très subtiles pour écarter à coup sûr le risque de l’idolâtrie. Nous trouvons que Debray rend justice à la réalité lorsqu’il écrit :

Ces différences sont assez réelles pour qu’on puisse césurer l’ère des idoles en périodes distinctes  archaïque, classique, chrétienne  mais pas assez, nous sembletil, pour en briser l’accolade générale. Entre le mythe d’Isis, dont nous parle Apulée, « jouissant de l’inexprimable volupté qui se dégage du simulacre de la divinité, parce qu’il ne voit pas la statue, mais la déesse elle-même » (Métamorphoses, chap. 24) et Thérèse d’Avila en extase devant une image du Christ flagellé au Carmel de l’Incarnation, il n’y a pas de cou- pure majeure dans la psychologie du regard, quoi que les théologiens en disent : dans les deux cas, l’être divin se révèle en direct et en personne à tra- vers son image. (Debray 1992, 30818)

Debray aurait dû écrire « quoi que les théologiens catholiques en disent ! » Car les théologiens protestants ont justement voulu créer cette césure et inaugurer une nouvelle ère où l’image ne soit plus une idole. Pour y parvenir, ils recoururent à la destruction des images que les catholiques jugeaient sacrées, à leur désacralisation, à leur profanation au sens littéral ! En faisant court  car les protestants ont profité des changements de mentalité auxquels ils ont contribué  et en passant par la langue allemande qui possède des nuances intéressantes en cette matière, nous dirons que, depuis la Réforme, il est possible de distinguer entre Abgott  un faux dieu comme représentation mentale , Götze  une idole comme représentation plastique  et Bild  une image.

1er ou 2e commandement ?

Personne ne sera surpris, si nous précisons que c’est Bible en main que les Réformateurs définirent le statut des images. Ils le firent essentiellement sur la base des dix commandements19 et de l’interdiction des idoles qu’ils incluent. Mais ils en firent des interprétations différentes et « la question des images devint l’une des grandes lignes de fracture du mouvement réfor- mateur » (Michalski 2001, 48).

Dans la version du livre de l’Exode, les dix commandements commencent de la manière suivante : « 2C’est moi le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude. 3Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi. 4Tu ne te feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici bas ou dans les eaux sous la terre. 5Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c’est moi le Seigneur ton Dieu, un Dieu jaloux » (Ex 20, 2-5).

Comment organiser ces interdictions successives ? Le christianisme propose deux modèles différents (Cottin 1994a, 9420). Catholiques et luthériens considèrent le verset 2 comme un préambule et regroupent les versets 3, 4 et 5 dans un premier commandement qui interdit donc tout à la fois d’avoir d’autres dieux, de se faire des idoles et de se prosterner devant ces dieux ou de les servir. Cette manière de découper le texte conduit à relativiser l’interdiction de fabriquer des idoles, qui devient un simple commentaire sur l’unicité de Dieu. Il en résulte que les images sont licites, du moment qu’elles ne deviennent pas elles-mêmes des dieux. Orthodoxes et réformés réunissent les versets 2 et 3 dans le premier commandement et font des versets 4 et 5 un deuxième commandement distinct. Ce faisant, ils radicalisent les deux interdictions, celle de fabriquer des idoles et des représentations de ce qui se trouve sur et sous la terre, dans les eaux et dans le ciel et celle de se prosterner devant elles et de les servir, qui deviennent, ensemble, l’objet d’un commandement spécifique21.

Nous n’entrerons pas ici dans le débat exégétique. Nous nous contenterons de dire que les tenants de chacune des deux options peuvent invoquer de solides arguments pour soutenir leur interprétation. Nous ajouterons qu’il est possible  et même probable !  que des choix théo- logiques préalables aient influencé la lecture du texte biblique. Mais ce qui est certain, c’est qu’au sein même du protestantisme, luthériens et réformés accordent des statuts différents aux images. Et nous allons tour à tour examiner la manière dont Luther et Calvin les approchent22.

  • Luther : « l’image sans l’esthétique »

Pour comprendre comment Luther aborde les images, il faut accepter quelques ambiguïtés, voire quelques incohérences, reconnaître aussi qu’il évolue au fil du temps. C’est que le Réformateur allemand n’écrit pas une théologie de l’image, mais qu’il réagit en fonction du contexte, s’opposant tout à la fois à l’iconolâtrie de la théologie catholique et à l’iconoclasme de l’aile radicale de la Réforme. D’une manière très générale, Luther accepte les images aux niveaux anthropologique  elles sont nécessaires aux êtres humains et pratique

  • elles sont utiles pour la transmission de l’Évangile. Il les refuse aux niveaux esthétique  elles n’ont pas à être œuvres d’art et théologique
  • elles ne peuvent être des dons de Dieu  (Cottin 1994a, 283).

Luther avance quatre arguments contre les images religieuses : elles sont inefficaces pour soutenir les dévotions ; elles coûtent de l’argent qui pourrait servir à aider les pauvres ; les illustrations des textes bibliques relativisent l’Écriture ; les images participent à l’illusion que l’être humain pour rait produire son propre salut. Cependant, il reconnaît que « l’homme a besoin d’images, non seulement pour bien comprendre ce que Dieu dit, mais aussi pour se comprendre devant lui » (Cottin 1994a, 270). Les images fonctionnent donc dans les deux sens : Dieu utilise le visible pour révéler qui il est ; il nous donne le visible pour exprimer ce que nous croyons. « Parce que le Seigneur nous aime […], il se sert de nos sens pour se révéler à nous, et […] nous laisse ensuite la liberté de nous exprimer en images et avec des images » (Cottin 1994a, 280).

Dans des catégories contemporaines, nous dirons que Luther refuse les images comme traces de Dieu, mais qu’il leur attribue le statut de métaphores elles renvoient à la réalité spirituelle  et de symboles  elles donnent à voir les vérités théologiques abstraites. Ainsi, lorsque l’image est considérée comme un simple objet, sans caractère sacré  Luther dira que « l’hostie a un pouvoir d’effectuation, mais non pas la représentation de l’hostie » (Cottin 1994a, 266) , elle devient un signe visuel, une « écri- ture peinte23 », qui permet de transmettre l’Évangile plus largement (usage didactique), d’illustrer la Parole de Dieu (usage kérygmatique) et de faciliter l’appropriation de la foi (usage méditatif).

Mais Luther ajoute une condition sine qua non. L’image doit toujours s’accompagner d’une parole qui a pour but d’en donner le sens. C’est là la faiblesse de son « herméneutique visuelle ». Car en restant prisonnier d’un littéralisme strict, en condamnant l’image à n’être qu’un doublet  souvent superflu !  de la parole et du texte, Luther ne permet pas à l’artiste de déployer sa créativité. « À plusieurs occasions Luther se montrera non créateur mais censeur d’images : quand elles ne se présentent pas, jusque dans les moindres détails, comme les répliques exactes des textes bibliques, il faut les supprimer ou les transformer » (Cottin 1994a, 274).

  • Calvin : « l’esthétique sans l’image »

«Postulant que l’image est, de tout temps, une seule et même réalité» (Cottin 1994a, 287), Calvin reprend à son compte les critiques que les prophètes bibliques et les théologiens du second concile de Nicée ont adressées aux images. Il reprend ainsi une opposition fondamentale et irréductible entre «l’humain qui produit inévitablement des images (nécessairement mauvaises) et un Dieu sans image » (Cottin 1994a, 291). Parce que Dieu est Tout Autre, la seule relation que l’on peut avoir avec lui est d’ordre spirituel. Contrairement à l’idée reçue, ce fondement anthropologique et dog- matique ne conduit pas Calvin à condamner toutes les images, mais seulement celles qui prétendent représenter l’être de Dieu ou qui sont utilisées pour servir Dieu. Comme tous les objets fabriqués par l’être humain, plus largement comme toute la création, les images sont un don de Dieu, dont nous pouvons faire « un usage modéré, mais bon et agréable » (Cottin 1994a, 294). Calvin ne fixe qu’une seule limite : ne doivent être représentées que les choses que l’on voit à l’œil24. Cette règle le pousse à n’accepter que les images historiques  celles qui permettent de comprendre le passé et d’en tirer profit pour le présent  et esthétiques  celles qui ne servent qu’au seul plaisir.

La force de Calvin réside dans sa capacité à articuler les éléments visibles  les « signes »  et la réalité qu’ils symbolisent  la « chose ». Pour écarter tout risque d’idolâtrie, il les distingue soigneusement : le signe n’est pas la chose, et l’image du Christ n’est pas le Christ. Mais il évite de les séparer pour autant. Il affirme que les signes participent à la chose. Dans des termes contemporains, nous dirons que Calvin pense l’image comme une synecdoque, une partie qui évoque le tout. Ce tout, la « chose », c’est la beauté de l’univers, « théâtre de la gloire de Dieu » (Cottin 1994a, 304), un tout qui « peut s’exprimer et se prolonger à travers les objets de la nature et les créations de l’homme » (Cottin 1994a, 299), dont les images font bien évidemment partie. Mais le péché, en substituant « la forme extérieure » à la réalité, empêche de voir la beauté du monde. Il faut l’œuvre rédemptrice du Christ pour permettre aux êtres humains de voir la réalité au-delà des apparences, de dépasser le formel pour voir le spirituel, de reconnaître la splendeur de Dieu dans les images qui s’offre à nos yeux.

Conclusion

Au terme de ce parcours, nous pouvons confirmer notre intuition initiale. Le débat entre catholicisme et protestantisme ne porte pas sur l’existence d’images religieuses, mais sur la manière de les définir et, partant, de l’usage qui peut en être fait. Nous résumons la position protestante en sept thèses.

  1. Le monde sans image dans lequel la petite Griet a vécu  pas de tableaux « ni dans nos maisons, ni dans nos églises, ni nulle part ailleurs » est la conséquence d’une théologie fondamentalement iconoclaste et aniconique. Mais cette tendance radicale est restée minoritaire, voire margi- nale, dans le protestantisme.
  2. Car, sauf excès regrettable, l’iconoclasme protestant n’a pas visé les œuvres d’art en tant que telles, ni ciblé les images en général. Il s’est attaqué aux images lorsqu’elles fonctionnaient comme des idoles, lorsqu’il esti- mait qu’elles détournaient de Dieu la piété des fidèles.
  3. L’iconoclasme protestant vise toutes les médiations religieuses. Leur idolophobie porte sur le fait même de sacraliser des artefacts humains, de vouloir inscrire l’Évangile dans leur substance.
  4. Mais tant les luthériens que les réformés sont nuancés. Toutes les images ne sont pas des idoles et les idoles ne sont pas seulement des Ainsi, détruire ou interdire les images ne suffit pas à faire disparaître les idoles.
  5. La question n’est pas de savoir si l’Évangile peut être communiqué par des images  luthériens et réformés l’acceptent et le font  mais de préciser quelles images peuvent remplir cette fonction.
  6. À la suite de Calvin, les protestants admettent que toute la nature et toutes les « créations humaines » peuvent renvoyer à Dieu. Si aucune image n’est religieuse par essence, toutes peuvent l’être par fonction. Peu importe quel en est leur thème ou qui en est l’auteur. Comme le dit le Vermeer de Chevalier : les éléments quotidiens  « des tables et des chaises, des bols et des cruches, des soldats et des servantes »  sont tout aussi susceptibles de représenter Dieu qu’une Nativité ou le portrait d’un
  7. Cependant, les innombrables images produites et perçues ne sont pas toutes Avec Luther, les protestants définissent des critères bibliques et théologiques pour identifier celles qui peuvent fonctionner comme métaphore et comme symbole de l’Évangile.

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Tiré du texte de: Olivier BAUER* Théologie et sciences des religions, Université de Montréal

 

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