Médecins sans frontières et l’apparition d’un consensus Humanitaire

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En novembre 1978, le sort de milliers de réfugiés, fuyant le Vietnam entassés sur des barques, fit irruption sur les écrans de télévision occidentaux. Le naufrage « en direct » des 2 500 réfugiés du Hai Hong, près des côtes de Malaisie, suscita une vaste mobilisation d’intellectuels de tous bords (des exmaoïstes et communistes parmi eux Bernard Kouchner des journalistes de gauche comme Olivier Todd ainsi que plusieurs autres personnalités de premier plan) en faveur de ceux que l’on appellera désormais les boat people. Derrière le slogan « Un bateau pour le Vietnam », une campagne de dons fut lancée afin d’acheter un bateau et de permettre l’accueil des réfugiés dans les pays asiatiques voisins. Au mois de juin de l’année suivante, les vieux rivaux du temps de la guerre froide, Jean Paul Sartre et Raymond Aron, donnèrent ensemble une conférence de presse à l’hôtel Lutétia au cours de laquelle ils exhortèrent le gouvernement français à délivrer d’urgence des visas pour les boat people. Moins d’une semaine plus tard, ils furent
reçus à l’Élysée et obtinrent 1 000 visas d’un Valéry Giscard d’Estaing magnanime alors qu’ils en avaient demandé au départ seulement 300 1.[1]Jean François Sirinelli, Deux intellectuels dans le siècle, Sartre et Aron, Paris, Fayard, 1995, pp. 359-360.
Ce spectaculaire consensus autour des réfugiés, qui jette aux oubliettes de l’histoire les anciennes disputes de la guerre froide, est le parfait symbole
d’un nouvel esprit humanitaire qui se popularise en France à la fin des années 1970 par le biais d’habiles campagnes d’opinion autour des relations
Nord-Sud. MSF, une réponse moderne aux drames humains L’appel à l’aide humanitaire d’urgence doit beaucoup à l’organisation Médecins sans frontières ou MSF qui prit son essor dans un contexte international marqué par la détente entre les blocs américain et soviétique et par la prolifération de conflits périphériques de tous ordres : guerres territoriales encouragées par les deux superpuissances (Angola, Mozambique, Éthiopie, Nicaragua) ; débâcles des régimes postcoloniaux (Tchad, Afrique de l’Est, Ouganda, Rwanda-Burundi) ; invasions armées (Kampuchéa et Afghanistan) ; guerres civiles provoquant des déplacements massifs de populations (Biafra).
Conjuguant les formes classiques de l’engagement « progressiste » avec une nouvelle rhétorique fondée sur l’indignation morale hors de tout
esprit partisan, MSF entendait rompre avec la tradition de neutralité et de passivité incarnée par la CroixRouge et l’ensemble des organisations caritatives internationales 2. [2]Rony Brauman, Humanitaire : le dilemme, Paris, Textuel, 2002, pp. 31-35 ; Médecins sans frontières, Life, Death and Aid, Londres, Routledge,1993, p. 29.

Pour la plupart des Français, MSF reste le « bébé » du très médiatique Bernard Kouchner qui, le premier au Biafra en 1969, imagina ce qui allait devenir le droit d’ingérence. Mais avant même la fondation de MSF deux ans plus tard, et par extension la conceptualisation de ce fameux droit d’ingérence, un tout premier appel à intervenir d’urgence fut lancé par Philippe Bernier, responsable du journal médical Tonus. Il proposa de créer une équipe de volontaires capables d’intervenir dès les premières heures d’une catastrophe,  la survie de centaines voire de milliers de victimes étant à ce prix 3. [3]  Philippe Bernier, Des médecins sans frontières, Paris, Albin Michel, 1980, p. 35.Afin d’accréditer la nécessité d’une organisation indépendante d’un nouveau genre, Philippe Bernier ne se priva pas de couvrir de tièdes éloges la CroixRouge internationale, son désintéressement, l’étendue de ses moyens et, surtout, sa lenteur. Le premier appel retentissant fut cependant celui qui apparut en bonne page du Nouvel Observateur au mois de janvier 1970. Intitulé « Un docteur accuse », l’article est accompagné
d’une petite photographie de Bernard Kouchner et d’une plus grande montrant un hôpital au Biafra, avec en exergue, la citation suivante : « Comment peuton être de gauche et admettre le massacre de deux millions de personnes ? » Le titre rappelle la célèbre apostrophe de Zola, acte fondateur du combat pour les droits de l’Homme.
Dans son témoignage, Kouchner évoque les efforts héroïques de son équipe travaillant dans un hôpital de fortune, les enfants qui souffrent de malnutrition, les civils sans défense sous les bombardements bombardements.

Ce texte reflète les préoccupations d’une génération post-68 quelque peu désabusée qui cherche des voies nouvelles où employer son talent et sa vitalité. Malgré son passé de militant des Jeunesses communistes, il est bien difficile de tirer des propos du jeune Kouchner une quelconque orientation politique. Certaines de ses phrases ont, par exemple, des accents purement gaulliens (« Les enfants du Biafra nous demandent : pourquoi les Mirages n’arriventils pas ? ») tandis que les dernières lignes de l’entretien condamnent fermement la passivité de la gauche : « La gauche, s’il en existe une, a fermé les yeux comme elle aurait sans doute fermé les yeux lors des exterminations de Juifs, et comme elle aurait fermé les yeux sur le sort des Kurdes, des Soudanais, ou des Indiens du Matto Grosso. Sa préoccupation est simple : les gens qui meurent
sontils de gauche ? 4 » [4]Le Nouvel Observateur, 19-25 janvier 1970, pp. 19-21.

MSF et l’esprit du temps
Selon l’un de ses fondateurs, Xavier Emmanuelli, MSF incarne l’esprit de l’époque, celle d’une génération de jeunes médecins, tout spécialement des Français, résolus à tirer parti des récentes possibilités technologiques de l’intervention rapide d’urgence. MSF est né en même temps que le Samu Service d’assistance médicale d’urgence elle lui emprunta indirectement ses principes, idées et techniques. Par le recours à un personnel qualifié et rapide à la place du médecin généraliste traditionnel, Le Samu représentait en effet un mode d’intervention d’urgence 24 heures sur 24 et par conséquent une forme plus moderne d’action sociale. MSF réinventa aussi des pratiques oubliées de médecine militaire tropicale, comme la méthode Jamot, conçue et appliquée entre 1916 et 1937, qui était constituée de petites brigades très mobiles de médecins ayant pour tâche de localiser les lieux de maladie endémique (maladie du sommeil, trachome, etc.) sur l’ensemble du territoire colonial français 5. [5]Xavier Emmanuelli, Les prédateurs de
l’action humanitaire, Paris, Albin Michel, 1991, pp. 63, 66, 128
Au départ, l’organisation est sans grands moyens et n’a pas d’orientation politique bien définie.
Elle revendique certes une totale indépendance, mais c’est un pilier de l’UDR gaulliste qui estélu au poste de président. MSF est alors une sorte d’agence de placement à temps partiel, et ce malgré le succès d’une campagne de presse en 1977 montrant un enfant derrière les barreaux : « Dans les salles d’attente, deux millions attendent. » Les dysfonctionnements ne cessent, à cette époque, de se multiplier. Les médecins étaient parfois « parachutés » au milieu de nulle part pour y être ensuite complètement oubliés. Par exemple, une volontaire, Évelyne JaczAigrain, fut très surprise de découvrir au retour de sa mission de plusieurs mois en Afrique centrale que personne n’avait la moindre idée de qui elle était au sein des locaux miteux de l’organisation où somnolait une unique secrétaire à temps partiel.

Son contact sur place était un homme en uniforme kaki qui logeait à l’ambassade américaine et se recommandait de la CroixRouge, mais dont l’occupation principale se réduisait à circuler partout en jeep blindée afin de recueillir des renseignements sur les combats dans la région sensible du Kabinda… À certains moments, les vues de Kouchner semblaient prévaloir, lesquelles consistaient surtout à alerter l’opinion au bon moment afin que MSF se maintienne sur le devant de la scène publique. Toute l’activité du groupe était ainsi suspendue à son art maîtrisé de lancer des appels.
MSF devait être la vigie, le premier maillon d’une chaîne médiatique relayée ensuite par les autres organisations humanitaires. Kouchner prenait toujours le premier avion pour « porter témoignage ». Sa faculté d’improviser, de réagir vite et de s’indigner haut et fort, était appréciée par une majorité de fidèles au sein du comité de direction 6.[6]François George, « Le scandaleux docteur Kouchner », Les Temps modernes, décembre 1994, pp. 28-29.Cependant, deux futurs présidents, Claude Malhuret (1976-1977) et Rony Brauman (1982-1994), commencèrent chacun à confectionner une doctrine allant à l’encontre de celle de Kouchner. Tous deux devinrent des opposants à mots couverts de « l’humanitaire symbolique » et plaidèrent avec ardeur pour le développement den véritables politiques publiques de santé, lesquelles passent par l’envoi sur le terrain de nouveaux types de volontaires pour une aide sur le long terme : infirmières, hygiénistes, nutritionnistes et pédiatres 7.[7]Anne Vallaeys, Médecins sans frontières:
la biographie, Paris, Fayard, 2004, p. 248.
En 1978, Bernard Kouchner coordonne la prestigieuse campagne « Un bateau pour le Vietnam » afin de porter secours aux réfugiés fuyant le Vietnam. Malgré son formidable retentissement  car elle réunit pour la première fois les ennemis d’hier, Sartre et Aron  cette campagne fut l’objet de violentes disputes internes au sein de MSF, ce qui accéléra le départ de Kouchner et sa fondation d’une organisation concurrente, « Médecins du monde ».
Les années 1980 furent marquées par une augmentation spectaculaire des ressources de MSF. Un exemple parmi d’autres, les appels à contribution de la revue catholique Le Pèlerin atteignaient à cette époque un taux de réponses favorables de l’ordre de 12 % au lieu de 3 % habituellement. Le montant des subsides alloués par le Fonds d’urgence de la Commission européenne s’éleva bientôt à un demimillion de dollars.
Cette aisance financière permit à MSF de recruter ses collaborateurs dans de meilleures conditions ainsi les médecins envoyés en mission bénéficièrent désormais d’un acompte mensuel. Elle lui permit également une plus grande indépendance vis à vis du gouvernement ou des organisations internationales, son mode de financement reposant à la fois sur des subventions publiques et sur des ressources privées par le biais de campagnes périodiques de levée de fonds. Par ailleurs, à mesure que les équipes de médecins de retour de mission fournissaient des rapports de plus en plus détaillés (et soigneusement classés par pays à la bibliothèque du siège), MSF harmonisa ses méthodes de diagnostic ; en multipliant les contacts avec certaines écoles de santé américaines et d’autres ONG, de remarquables guides de travail furent alors élaborés. Au fil des ans, MSF développe donc son savoirfaire et accumule un vaste stock de fournitures et d’équipements : transports (jeeps, essence, batteries), équipements sanitaires (réservoirs, filtres, toilettes) et électriques (réfrigérateurs), matériel de stérilisation et, bien sûr, une gamme étendue de matériel médical
et pharmaceutique. L’association devint ainsi célèbre pour ses équipements « sur mesure », comme les kits d’hygiène ou de chirurgie.
La remise en cause de l’action humanitaire : le fiasco rwandais En 2004, pour le dixième anniversaire du génocide rwandais, un important collectif d’associations de défense des droits de l’Homme réalisa une enquête détaillée sur l’implication de la France dans le génocide des Tutsis. Cette tragédie
n’a, sembletil, pas véritablement marqué les esprits en France, peutêtre en raison de l’ampleur irréelle du massacre et de la complexité des facteurs
qui l’ont provoqués, pour autant, un nombre important de témoignages continuent régulièrement à paraître en langue française 8.[8]Lendemains,« Littérature africaine et génocide : de “l’engagement” au “témoignage” », décembre 2003, pp. 67-115. Dirigée par le professeur de droit émérite Géraud de la Pradelle, la « Commission d’enquête citoyenne » produisit un contrerapport de 900 pages composé uniquement, selon ses dires, d’« éléments factuels 9 » [9]Associations composant la commission : Aircrige, Cimade, Obsarm, Survie. Parmi les diverses conclusions pointant les complicités de la France à la fois sur les plans financier, militaire et diplomatique, le rapport montre qu’entre 1990 et 1993, le gouvernement français a contribué à renforcer les forces militaires hutus de 5 000 à 50 000 hommes, s’employant notamment à la formation de commandos spéciaux et d’« escadrons de la mort 10 ».[10]Rapport de la Commission d’enquête citoyenne, L’horreur qui nous prend au visage : L’État français et le génocide au Rwanda, Laure Coret et François- Xavier Verschave, Paris, Karthala, … Continue reading

Le rapport fait également état d’une armée française profondément divisée dans son commandement schéma déjà rencontré lors de la guerre d’Algérie  entre les jusqu’auboutistes de la « guerre psychologique » et ceux qui assistent, lucides mais impuissants, au déroulement inévitable de la catastrophe. L’armée française a toujours considéré les Hutus comme les plus exposés, en faveur desquels il fallait aménager des zones de sécurité près de la frontière zaïroise, tandis qu’elle ne fit aucun effort pour venir en aide au général Dallaire, en charge de l’Unamir, lorsque ses troupes étaient en mauvaise posture 11.[11]Idem, pp. 390-394.

Les auditions publiques de la commission ont également mis en avant le silence médiatique de quelques grands quotidiens français  La Croix, Le Monde et Le Figaro  durant les sept premières semaines du génocide au cours desquelles 80 % du nombre total des victimes fut anéanti 12.[12]Idem, p. 268. Ce symbole de la vie démocratique qu’est la presse libre, ces sources d’information réputées fiables sombrèrent piteusement dans les stéréotypes ethniques les plus sommaires, évoquant une « saignée tribale » pour désigner un conflit où les adversaires étaient renvoyés dos à dos. Dans la guerre des images, le Rwanda rivalisa avec le bombardement de Gorazde en Yougoslavie. La brève couverture du conflit rwandais n’a jamais donné lieu à une véritable distinction entre « guerre civile » et « massacres ». Les victimes tutsies retrouvées dans les églises étaient appelées « civils » ou « réfugiés ». La plupart des journalistes reprirent d’ailleurs à leur compte les slogans du gouvernement hutu autoproclamé tout en recourant à des expressions toutes faites comme « violence aveugle » ou « folie meurtrière » 13.[13]Idem, p. 269.

La mission humanitaire fut un leurre ; malgré une armada d’hélicoptères suréquipés et un certain nombre de camions, l’armée française ne disposait
que d’un bloc opératoire pour un million de personnes en détresse. À titre de comparaison, les 137 000 habitants du 17ème arrondissement de Paris peuvent compter sur un réseau de 250 médecins 14.[14]Idem, p. 416.

Face à l’apparition du choléra, la mission militaire aurait sans doute pu facilement se transformer en mission de secours d’urgence, mais le temps que la maladie infectieuse se répande, près d’un million d’êtres humains avait été massacré. L’enquête méthodique de la commission se termina par une discrète conférence de presse à laquelle aucun membre du gouvernement français ne daigna assister.

Parmi les témoignages disponibles, il est assez difficile de discerner les prises de position des principaux acteurs français de l’intervention humanitaire à propos de la crise rwandaise. Dans son livre Devant le mal, analyse pénétrante du génocide, Rony Brauman, ancien président de MSF, semble osciller entre la fermeté et la résignation : « Un régime politique qui se donne pour programme de découper les enfants d’un peuple à la machette ou de les pulvériser à la grenade ne doit pas être analysé mais combattu. Cette bataille n’a pas eu lieu. La liturgie humanitaire, une fois de plus, nous a permis d’échapper à notre devoir d’humanité 15.[15]Roni Brauman, Devant le Mal : Rwanda, un génocide en direct, Paris, Arléa, 1994, p. 9. » Brauman laisse parfois entendre qu’on attendait trop des ONG. Pour lui, la France avait le devoir d’intervenir dans sa sphère d’influence africaine, ne seraitce que pour rassurer ses alliés 16.[16]Idem p. 56. Mais aucun homme politique n’est nommé dans son livre, comme si l’humanitaire ne pouvait pas ou ne devait pas se risquer sur ce terrain miné. À la fin de son ouvrage, il évoque des chefs hutus pillant des réserves d’approvisionnement d’ONG.
Bernard Kouchner, quant à lui, se rendit au Rwanda pour une mission plutôt ambiguë, vraisemblablement téléguidée par l’Élysée. Il rencontra à son quartier général de Kigali le général Dallaire, commandant des forces de l’Unamir, afin de lui faire part de son projet de sauver cinquante orphelins tutsis détenus par le gouvernement génocidaire hutu. La réussite d’une telle opération pouvait peutêtre contribuer à aboutir à un accord entre le gouvernement provisoire hutu et les forces tutsis en route depuis l’Ouganda. Mais Dallaire fut choqué par cette initiative : « Je l’ai alors questionné sur le but de son voyage. La réponse est venue, très simple : sauver un certain nombre d’orphelins se trouvant dans des lieux contrôlés par l’Interahamwe. Il voulait les emmener par avion loin de la guerre pour les ramener au Rwanda une fois la paix revenue. Il m’a affirmé que l’opinion publique française était bouleversée par l’horreur du génocide au Rwanda et qu’elle exigeait des actions concrètes. Je lui alors exposé ma position : pas question d’exporter des enfants rwandais, qu’ils soient orphelins ou pas. On ne pouvait s’en servir comme porteenseigne afin que quelques Français bien-pensants se sentent un peu moins coupables des massacres en cours. Il m’a demandé d’y réfléchir davantage… 17 [17]Lt Gal Roméo Dallaire, Shake hands with the devil: the failure of humanity in Rwanda, New York, Arrow, 2003, pp. 367-368.» Finalement les enfants, accompagnés d’une trentaine d’adultes, débarquèrent bruyamment à Paris le 5 juin devant les nombreuses caméras dépêchées pour l’occasion 18. [18]Andrew Wallis, Silent
Accomplice: The Untold story of France’s role in the rwandan genocide, New York, Tauris, 2006), pp. 125-127.
Rétrospectivement, la stratégie de Kouchner balança entre plusieurs priorités : sauver un nombre symbolique de vies, négocier un armistice et préserver les intérêts français.

À l’évidence, le Rwanda fut un véritable traumatisme pour les tenants d’un ethos humanitaire basé sur le droit d’ingérence. Cette crise mit en lumière d’insolubles dilemmes moraux pour des organisations totalement impuissantes à faire face aux violences barbares d’un système anarchique d’États-nations aux souverainetés défaillantes 19.[19]Jean-Hervé Bradol, « Rwanda, avril-mai 1994, limites et ambiguités de l’action humanitaire »,Les Temps modernes, n° 583, juillet 1995 ; Bernard Debré, L’Illusion humanitaire, Paris, Plon, … Continue reading

La tragédie rwandaise remit brutalement en question le droit d’ingérence, lequel s’apparente désormaisà un brevet de bonne conscience que s’octroie l’opinion publique occidentale, tandis que le gouvernement français s’en empara cyniquement pour masquer une intervention strictement militaire qui, elle aussi, s’est soldée par un échec. Après deux décennies, les deux principales organisations humanitaires  Médecins sans frontières et Médecins du monde ont acquis une notoriété indiscutable grâce en grande partie aux abondantes subventions de la Commission européenne et à une couverture médiatique soigneusement entretenue. Elles contribuèrent à répandre l’idée, non vérifiée, selon laquelle les interventions humanitaires peuvent être associées à la recherche d’une bonne gouvernance locale.
Les êtres humains sont tous considérés comme égaux (et secourables), penser autrement est devenu politiquement incorrect. Le « droit d’ingérence » poussa plus loin encore cette notion, désormais associée à un savoir-faire spécifiquement français. Or il s’agît d’une interprétation narcissique absolument falsifiée de la réalité dans la mesure où elle ne prend pas en compte cette vérité essentielle du politique, à savoir la domination de la majorité sur les minorités. De crises en crises, que ce soit en ex-URSS, en Yougoslavie, Somalie, Sierra Leone, au Congo et ailleurs, les organisations humanitaires françaises (et par extension occidentales) se sont taillés une place importante dans les nombreux conflits intraétatiques où neuf victimes sur dix sont des civils et non des militaires. Parmi tous ces pays en voie d’implosion, pour la plupart dans l’hémisphère sud, les ONG françaises semblent vouloir ignorer les risques potentiels que de tels conflits dégénèrent en politiques de nettoyage ethnique de civils innocents. Une présence en nombre limité, des guerres civiles expurgées de toute forme de violence trop crue pour les télévisions françaises habituées à souffrir à distance permettent donc d’esquiver la question délicate de la montée en puissance d’une forme de barbarie menant dans les faits à un génocide délibérément organisé.

 

Tiré du texte de: Max Likin

Article disponible en ligne à l’adresse :
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https://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notretemps-2009-3-page-25.htm
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References

References
1Jean François Sirinelli, Deux intellectuels dans le siècle, Sartre et Aron, Paris, Fayard, 1995, pp. 359-360.
2Rony Brauman, Humanitaire : le dilemme, Paris, Textuel, 2002, pp. 31-35 ; Médecins sans frontières, Life, Death and Aid, Londres, Routledge,1993, p. 29.
3  Philippe Bernier, Des médecins sans frontières, Paris, Albin Michel, 1980, p. 35.
4Le Nouvel Observateur, 19-25 janvier 1970, pp. 19-21.
5Xavier Emmanuelli, Les prédateurs de
l’action humanitaire, Paris, Albin Michel, 1991, pp. 63, 66, 128
6François George, « Le scandaleux docteur Kouchner », Les Temps modernes, décembre 1994, pp. 28-29.
7Anne Vallaeys, Médecins sans frontières:
la biographie, Paris, Fayard, 2004, p. 248.
8Lendemains,« Littérature africaine et génocide : de “l’engagement” au “témoignage” », décembre 2003, pp. 67-115.
9Associations composant la commission : Aircrige, Cimade, Obsarm, Survie.
10Rapport de la Commission d’enquête citoyenne, L’horreur qui nous prend au visage : L’État français et le génocide au Rwanda, Laure Coret et François- Xavier Verschave, Paris, Karthala, 2004, p. 28 ; en ligne :http://cec.rwanda.free.fr/.
11Idem, pp. 390-394.
12Idem, p. 268.
13Idem, p. 269.
14Idem, p. 416.
15Roni Brauman, Devant le Mal : Rwanda, un génocide en direct, Paris, Arléa, 1994, p. 9.
16Idem p. 56.
17Lt Gal Roméo Dallaire, Shake hands with the devil: the failure of humanity in Rwanda, New York, Arrow, 2003, pp. 367-368.
18Andrew Wallis, Silent
Accomplice: The Untold story of France’s role in the rwandan genocide, New York, Tauris, 2006), pp. 125-127.
19Jean-Hervé Bradol, « Rwanda, avril-mai 1994, limites et ambiguités de l’action humanitaire »,Les Temps modernes, n° 583, juillet 1995 ; Bernard Debré, L’Illusion humanitaire, Paris, Plon, 1997 ; Jonathan Moore, éd., Hard choices: moral dilemmas in humanitarian intervention, Lanham, Rowman & Littlefield, 1998 ; Alan Kuperman, The Limits of humanitarian intervention: genocide in Rwanda, Washington, Brookings Institution Press, 2001.
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FNUIPH · Medicine · Politics

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