Utopie et technologie : la politique de l’ingénierie sociale

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Il n’est pas dans notre dessein de critiquer les distorsions que l’usage commun fait subir à l’usage savant du terme de pragmatisme2 [1]Comme le fait remarquer l’auteur afin de montrer le détournement du concept, “la logique à laquelle ils (les décideurs “pragmaticiens”) obéissent n’est pas de nature … Continue reading. Il reste que le pragmatisme est devenu l’idéologie d’une époque qui a tourné le dos aux projets utopiques de transformation de la société.
À l’aune de ses critères, Vutopie apparaît désormais comme l’expression d’une conception anachronique de l’action politique insoucieuse des impératifs d’efficacité. L’action politique est confiée à des ingénieurs sociaux prenant des décisions qui ont toute l’apparence de la neutralité scientifique la plus indiscutable.
Considérant cette “scientifisation de la politique”3 [2]Jûrgen Habermas, La science et la technique comme “idéologie”, p. 103., qui identifie le traditionnel “art du pilotage” ou “art du possible” à une véritable technologie, il est intéressant de remonter aux origines de la conception de Yingéniérie sociale développée par Karl Popper. Il faudrait sans doute se reporter à son ouvrage fondamental, La société ouverte et ses ennemis, pour avoir une vue complète de sa doctrine politique, qui se voulait une critique sans concession des utopies historicistes de Hegel et, surtout, de Marx. Cela étant, il nous semble que c’est dans Misère de l’historicisme que Karl Popper expose le plus précisément sa conception de l’ingénierie sociale opposée par lui à l’utopie.
Tout d’abord, il faut remarquer que l’histoire “réelle” autant que philosophique est jalonnée de ces constructions idéales rangées dans la catégorie des utopies, la
dernière en date étant l’utopie de la communication4[3]Philippe Breton, L’utopie de la communication. Pour une histoire de l’utopie, l’on peut se reporter à l’ouvrage de Jean Servier, Histoire de l’utopie.. L’utopie correspond sans nul doute à un besoin humain fondamental de dépasser les limites de la réalité présente en concevant en imagination d’autres formes d’organisation de la cité5[4]Cette fonction de l’utopie apparaît clairement dans l’ouvrage du créateur du terme d’utopie, Thomas More (De optima reipublicae statu deque nova insula Utopia). Celui-ci, en … Continue reading. L’utopie est en quelque sorte le négatif imaginaire d’une société dont les membres ne peuvent se résoudre à accepter la réalité telle qu’elle existe hic et nunc. L’utopie, le lieu de nulle part, est aussi une uchronie, le temps de nulle époque, et elle est souvent perçue comme un lieu heureux, une eutopie, qui s’oppose à la réalité décevante de la distopie, le lieu malheureux dans lequel vivent les hommes. Bien qu’elle soit un idéal de l’imagination situé en dehors de l’espace et du temps réels, il se peut que des hommes conçoivent sa réalisation dans un espace et un temps possibles. Située à l’horizon de l’histoire, Vutopie devient un idéal d’organisation de la société vers lequel doit tendre l’action politique. Toutefois, lorsque l’utopie devient une fin légitime de l’action politique, et non pas seulement une manière de remettre en question le pouvoir6[5]Paul Ricoeur, “Idéologie et utopie” in Du texte à l’action, p.389., l’idéal qu’elle propose risque d’être trop éloigné des possibilités humaines. Si d’emblée les moyens ne sauraient suffire structurellement à la réalisation des fins, la politique utopique s’expose au reproche d’ utopisme. En outre, si l’utopie appelle une transformation globale de la société, elle fait courir un autre risque, celui d’user de moyens trop radicaux ou violents en vue d’une fin dès lors déraisonnable, si elle ne l’était pas déjà en soi7[6]Karl Manheim distingue la dimension simplement inchoative et la dimension transformative de rutopie : “Un état d’esprit est utopique quand il est en désaccord avec l’état de la … Continue reading.
L’attention portée aux moyens déterminant le champ du possible est caractéristique de l’ingénierie sociale, dans laquelle le philosophe Karl Popper voyait l’expression
d’un réalisme sans égal ni alternative. En opposition à une politique utopiste jugée trop globale et trop radicale, l’ingénierie sociale partielle (piecemeal social
engineering) apparaît comme une technologie8[7]Une “socio-technique fragmentaire” dans la traduction. au service d’une politique simplement réformiste, qui évalue les objectifs partiels à l’aune des moyens disponibles et des résultats obtenus. En ce sens, selon Popper, la figure de l’ingénieur social se démarque de celle de l’utopiste aussi sûrement que le possible s’oppose à l’impossible9[8]“La différence entre la technique utopique et la technique fragmentaire se révèle, dans la pratique, être une différence qui réside moins dans l’échelle ou le champ d’action … Continue reading. L’ingénieur social se rapproche assurément du technocrate d’Auguste Comte, mais il se distingue complètement du révolutionnaire messianique ou du planificateur collectiviste. En effet, selon Popper, c’est “une des tâches les plus caractéristiques de toute technologie que de déterminer ce qui ne peut être réalisé “10[9]idem, p. 76. .
Certes, Karl Popper n’envisage pas sérieusement l’hypothèse d’une totale neutralité axiologique, comme dirait Max Weber11[10]Max Weber, Essai sur la théorie de la
science.
, de la technologie politique, étant donné que l’ingénierie sociale implique une délibération sur les moyens en relation avec une fin. Cependant, il suggère que le rôle de l’ingénieur social est de juger l’adéquation et la pertinence des moyens utilisables sans formuler de jugements de valeur sur les fins désirables : “La sociotechnique fragmentaire ressemble à la technique physique en ce qu’elle considère les fins comme au delà du domaine de la technologie. Tout ce que la technologie peut dire au sujet des fins, c’est tout au plus si elles sont compatibles entre elles, ou réalisables”*12[11]Karl Popper, Misère de l’historicisme, p. 78. De ce point de vue, la fonction de l’ingénieur social respecte la dichotomie humienne entre le “Is” et le “Ought”, entre l’être et le devoir être, ou si l’on préfère, entre les faits et les valeurs.

Pourtant, il nous semble qu’une ingénierie sociale réduite à une technologie politique ne peut faire l’économie d’un débat sur les fins désirables et ne considérer que les
moyens utilisables, indépendamment de leur relation de solidarité et de toute référence à des valeurs. Tout d’abord, le choix d’une conception technologique de la politique exprime une préférence fondamentale pour un certain modèle d’action qui s’inscrit dans le cadre d’une politique réformiste plutôt qu’une politique utopiste. Ensuite, il est probable que l’engagement dans l’action exige un minimum de croyance dans le sens de cette action, sous peine de se trouver confronté à une forme de contradiction. Plus fondamentalement encore, le jugement sur l’adéquation ou la pertinence des moyens ne peut se formuler sans faire référence à une norme evaluative implicite qui constitue, pour ainsi dire, un étalon permettant déjuger l’efficacité de l’action. Ainsi, le projet de trouver une combinaison optimale des moyens ne peut guère être mené à bien sans porter le moindre jugement de valeur sur la relation entre les moyens et les fins. Le dépassement des limites fixées par la technologie politique à l’action de l’ingénieur social est ainsi rendu inévitable du fait de la relation de solidarité qu’ils entretiennent tous deux.
On peut prendre un exemple dans le domaine de l’éducation, considérée traditionnellement par Aristote comme le problème politique le plus important13[12]Aristote, Les Politiques, Vffl, 1, 1337, a . Un ingénieur social peut bien juger quels sont les moyens les plus adaptés pour amener 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. Mais il est entendu qu’il outrepasse ses attributions de technologue s’il affirme qu’il faut que 80% d’une classe d’âge ait le baccalauréat et, plus encore, s’il affirme que l’élévation du niveau d’éducation doit être une priorité du gouvernement. Maintenant, si la fin recherchée est l’élévation du niveau général d’éducation, on peut se demander quel sens et même quelle efficacité peut avoir le chiffre de 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. Un ingénieur social peut prétendre se limiter à la question de la possibilité d’atteindre ce chiffre en X années en mettant en oeuvre les moyens A ou B. Ainsi, il peut prétendre ne porter aucun jugement de valeur sur la fin politique ellemême, en roccurence l’élévation du niveau général d’éducation.
Mais peut il prétendre rester neutre s’il affirme que l’objectif quantitatif des 80% n’est pas adapté à la fin qualitative de l’élévation du niveau d’éducation ? Or, une telle
évaluation n’est elle pas indispensable pour savoir si les moyens mis en uvre sont bien efficaces pour réaliser la fin poursuivie ? Il semble ici que la délibération sur les seuls moyens soit très problématique puisqu’elle suppose malgré tout une conception de ce que doit être un meilleur niveau d’éducation. Or, comment évaluer ce qu’est
un meilleur niveau d’éducation sans avoir au préalable une idée de ce qu’est un bon niveau d’éducation, c’est-à-dire, en réalité, de ce que doit être un bon niveau d’éducation ? Il apparaît assez clairement que, dans sa pratique, l’ingénieur social risque de ne pas pouvoir dissocier le domaine des moyens et le domaine des fins,
ni celui des faits et celui des valeurs.

Ainsi, la solidarité des moyens et des fins va obliger le technologue à produire des jugements de valeur qui dépassent le cadre technologique strict de l’ingénierie sociale,
mais qui néanmoins sont indispensables pour l’efficacité de l’action qu’elle met en uvre. Un ingénieur social est obligé de porter un jugement non seulement sur l’efficacité des moyens pour atteindre un objectif mais en outre, sur l’efficacité d’un objectif pour réaliser une fin. En suivant la chaîne complexe des fins et des moyens,
l’ingénieur social va être amené inexorablement à porter un jugement de valeur non seulement sur certains moyens, mais en outre sur certaines caractéristiques de la relation entre les moyens et les fins, et de ce fait, sur certaines caractéristiques des fins proprement dites. Dans ce type de jugement interviennent donc des évaluations qualitatives et normatives qui l’apparentent à un jugement axiologique, dès lors irréductible à un jugement technologique.
En outre, à la différence de la technologie physique portant sur la matière, la technologie politique concerne des hommes qui ont des désirs et agissent d’après des valeurs. Il faut dès lors inclure dans le jugement établissant l’efficacité d’une action le jugement que les citoyens eux-mêmes portent sur l’efficacité de l’action. En effet,
l’efficacité d’une politique consiste également à satisfaire certaines attentes, demandes ou exigences de la collectivité, et non pas seulement à réaliser un objectif
coûte que coûte. En ce sens, la satisfaction collective doit faire partie de la fin recherchée, quel que soit le contenu particulier de cette fin, tant il est improbable qu’une politique puisse être dite efficace alors qu’elle ne satisfait personne. Or, si cette satisfaction collective est recherchée, il faut alors admettre que les conceptions de l’efficacité seront différentes, compte tenu des valeurs diverses présentes dans la société.
En l’absence d’une consultation du corps social, l’ingénieur social va produire un jugement technologique sur l’efficacité d’une action politique qui présuppose un idéal pragmatique au sens de Kant14[13]Rappelons que pour Kant, un impératif pragmatique est une règle de prudence destinée à favoriser l’accession au bonheur et qui est susceptible d’être valable pour tout un chacun, (cf … Continue reading. Cet idéal pragmatique permet au technologue de se représenter le caractère communément désirable d’une fin, par exemple la bonne santé ou le confort matériel, mais sans avoir jamais la preuve que cette fin est bien communément désirée dans les faits. Le jugement de valeur consiste alors à faire de cet idéal pragmatique une représentation fidèle des fins désirables de la société, alors qu’il n’est jamais qu’une représentation personnelle et probable produite par le technologue. Ce pari politique du technologue relève bien d’un jugement de valeur, car le simple fait de poser comme désirable pour le corps social une fin donnée, sans savoir si cette fin est réellement désirée, revient en fin de compte à dire qu’elle doit être désirée. D’une certaine manière, le jugement sur l’efficacité d’une action politique a toute l’apparence d’un jugement de fait, mais, en réalité, c’est un jugement de valeur, plus exactement, un jugement sur la valeur de l’accomplissement d’une fin.
L’ambiguïté de l’ingénierie sociale conçue sur le modèle de la technologie politique est présente dans la conception originale développée par Karl Popper. Dans ‘Poverty
of Historic ism”, ce dernier cite comme exemple de piecemeal social engineering l’exportation de la démocratie au Proche Orient15[14]Karl Popper, Misère de l’historicisme, p. 76. . On est en droit de se demander si l’exportation de la démocratie au Proche Orient n’est pas plus une authentique fin politique qu’un simple moyen efficace. La difficulté rencontrée par Popper de limiter l’ingénierie sociale à une politique des moyens montre qu’il est délicat, pour ne pas dire impossible, d’éluder la question des fins. Aussi, après avoir montré les difficultés que rencontre une conception strictement technologique de la politique, il convient de réexaminer le statut de l’utopie délaissée par Popper au profit de l’ingénierie sociale.
L’erreur de Karl Popper est sans doute d’avoir lié dans sa critique de l’historicisme de Hegel et de Marx le concept d’utopisme à celui de holisme. En concevant l’utopisme comme une politique visant une transformation globale de la société destinée à réaliser l’idéal utopique, Popper écarte la possibilité d’un utopisme partiel.
Or, dans ce type d’utopisme partiel, la politique ne tente pas de réaliser en totalité le programme utopique, elle ambitionne seulement de se rapprocher d’un idéal qui
n’est que partiellement réalisable. Un exemple d’utopisme partiel serait de proposer un idéal d’organisation de la société dans lequel, notamment, chaque citoyen aurait suffisamment d’éducation pour comprendre la vie publique et de temps pour y participer. Cependant, le choix des fins se ferait en sachant que la réalisation de ces fins pourraient être contradictoires avec la réalisation d’autres fins comprises dans cet idéal, parmi lesquelles se trouve, par exemple, le droit pour chacun d’avoir
un travail qui lui permette de bien vivre.
Dans l’utopisme partiel, il est nécessaire de hiérarchiser les fins en établissant des priorités pour leur réalisation, alors que l’idéal proprement utopique serait de les
réaliser toutes. Si le réformisme partiel s’appuie sur une technologie du possible, l’utopisme partiel serait, quant à lui, une technologie de l’impossible. Il semble que Karl Popper n’a pas vu que l’utopie est une idée régulatrice de la raison dans le sens de Kant, et l’idéal utopique un idéal régulateur de l’action politique. Par principe, il ne peut être entièrement réalisé dans la pratique, mais sa conception théorique n’en est pas moins une référence nécessaire et utile pour l’action politique16[15]Kant faisait d’ailleurs de la conception d’un tel idéal un devoir, qu’il limitait cependant à l’usage du seul chef de l’Etat : “Espérer qu’un jour, si … Continue reading .
Tout d’abord, l’utopie favorise un détour anthropologique, non pas dans le sens descriptif et interprétatif des sciences de l’homme, mais dans le sens prescriptif et inventif d’une politique de l’homme17[16]Pour Paul Ricoeur, rutopie est “un exercice de l’imagination pour penser un “autrement qu’être” du social”, Idéologie et utopie, in Du texte à l’action, … Continue reading. De ce point de vue, l’idéal utopique permet de prendre un recul spéculatif par rapport à la réalité actuelle de l’organisation de la
société de façon à ne pas se laisser déterminer par elle. Aussi, par rapport à un détour anthropologique qui équivaut, dans les sciences de l’homme, à une rupture épistémologique au sens de Bachelard, le détour anthropologique produit par l’utopie fait figure plutôt de rupture fictive. Ensuite, l’idéal dans l’utopisme partiel est une
instance régulatrice de Y espérance politique qui donne sa signification à l’action humaine. La différence entre l’idéal pragmatique et l’idéal utopique, c’est que ce dernier valorise de manière explicite un ensemble de fins politiques, tandis que le premier est un présupposé implicite de l’action du technologue. Dans le cadre de l’ingénierie sociale, il est donc essentiel de savoir quelles fins devraient être recherchées, afin d’établir lesquelles doivent et peuvent l’être, ce dernier aspect de l’action politique permettant de distinguer la technologie politique et l’utopisme partiel.
En fait, le risque d’une politique réaliste dont s’inspire la technologie est de tirer de ce qui est de facto la norme de ce qui doit être de jure. Ainsi, un philosophe tel que
Spinoza, connu pour son hostilité à l’utopisme, a sans nul doute été victime de Villusion naturaliste que dénonce G.E. Moore dans ses Principia Ethica. Cest ainsi
que, pour l’auteur du Traité politique, une habitude sociale définissant le champ du possible pratique en arrive à définir le champ du possible théorique : “Si les femmes étaient par nature les égales des hommes […], il ne pourrait pas s’en trouver (de nations) où les deux sexes régnent également […]. Mais cela ne s ‘est vu nulle part et l’on peut affirmer en conséquence que la femme n’est pas par nature l’égale de l’homme, et aussi qu’il est impossible que les deux sexes régnent également […].
On verra sans peine qu’on ne pourrait instituer le règne égal des hommes et des femmes sans grand dommage pour la paix”18[17]Baruch Spinoza, Traité politique, p. 115.*. Pourtant, il est parfaitement admissible de proposer comme idéal de justice un régime politique d’égalité entre les hommes et les femmes, même si la réalité de la société d’une époque donnée incline à voir dans cet idéal une utopie irréalisable. La conception de la norme de ce qui devrait être requiert une authentique construction idéale qui ne peut en aucune façon se déduire de ce qui existe habituellement en l’état actuel d’une société.
Dans cet exemple, la confusion opérée par Spinoza provient de ce que, d’une part, il fonde une impossibilité théorique sur une impossibilité pratique et, d’autre part, de
ce qu’il fonde une impossibilité pratique en général sur ce qui n’est, en réalité, qu’une impossibilité historique particulière, constatée à un moment donné dans une
société. Or, cette impossibilité historique ne signifie pas qu’il n’est pas un devoir de favoriser par son action ce qui, à l’époque de Spinoza, pouvait apparaître comme une utopie, à savoir un régime politique d’égalité entre hommes et femmes, mais qui correspond néanmoins à un certain idéal de justice. Au demeurant, quand bien même l’inexistence d’une société dotée d’un régime de cet ordre aurait été constatée scientifiquement, cela n’impliquerait pas qu’il soit impossible de faire de cet idéal
d’organisation de la cité une fin de l’action politique désirable éthiquement. Au rebours des normes conventionnelles d’une société et d’une époque, l’utopie propose un idéal qui transcende le conditionnement social et historique des jugements.
L’ingénierie sociale équivaut à un calcul des possibles qui procède d’une combinaison optimale des moyens, mais elle ne peut se passer d’une “imaginerie sociale” qui, en réfléchissant sur l’impossible, propose des fins conférant un sens à ces moyens. Dans le Savant et le Politique, Max Weber reconnaissait qu’il est “parfaitement exact
de dire, et toute l’expérience historique le confirme, que l’on aurait jamais pu atteindre le possible si dans le monde on ne s ‘était pas toujours et sans cesse attaqué à l’impossible”19[18]Max Weber, Le savant et le politique, p. 1 85.. Cela étant dit, comme pour l’ingénierie sociale, l'”imaginerie sociale” se doit d’être partielle, sans quoi elle retombe dans les excès de l’utopisme global. Ainsi, il est parfaitement légitime d’imaginer un idéal d’organisation de la société qui ne soit pas totalement dépendant des possibilités technologiques de l’expérience, sans quoi ce ne serait pas un idéal, mais qui n’en soit pas non plus totalement indépendant, sans quoi ce ne serait plus un idéal. Considérant l’importance que peut revêtir l’imagination dans l’action politique, le reproche de Karl Popper à l’égard des utopistes accusés de manquer d’imagination peut très bien être retourné en fin de compte à l’ingénieur social uniquement soucieux d’efficacité.

Finalement, une politique ne peut se réduire à une technologie et le réformisme ne peut guère se passer complètement d’utopisme. En un sens, l’idée d’une technologie politique délivrée de la question des valeurs et des fins, et qui dès lors ne se consacrerait qu’à celle des faits et des moyens, constitue l’une des utopies les plus fortes qui se puisse concevoir en politique. Il est d’ailleurs probable que le besoin d’une ingénierie sociale qui entend limiter la politique à une technique, à défaut de pouvoir en mire une science, est un révélateur de la difficulté de penser une action politique entièrement rationnelle. C’est pourquoi, si dans l’utopisme global, recueil le plus évident est que la fin justifie tous les moyens, dans le réformisme partiel, l’écueil est plutôt, inversement, que les moyens justifient la fin. Afin de ne pas tomber dans un pragmatisme de courte vue, la politique doit rester une dialectique du possible et de l’impossible qui exige de ne pas sacrifier l’un des deux termes au profit de l’autre.
L’utopie demeure une illusion nécessaire un mal nécessaire diraient certains de la politique que la technologie ne peut réussir à dissiper, et ce d’autant moins que cette
dernière n’est elle-même pas exempte d’utopie. Chassez l’utopie par la porte du pragmatisme, elle revient par la fenêtre de la politique…

RÉFÉRENCES
– Aron Raymond, Introduction à la philosophie de l’histoire, Gallimard, Paris, 1986
– Bloch Ernst, L’esprit de l’utopie, Gallimard, Paris, 1977
– Bouveresse Renée, (coordination de), Karl Popper et la science d’aujourd’hui, Colloque de Cerisy, Aubier, 1989
– Breton Philippe, L’utopie de la communication, La Découverte, Paris, 1992
– Habermas Jurgen, La science et la technique comme “idéologie”, Gallimard, Paris, 1973
– Hegel G.W.F., La raison dans l’Histoire, Pion, Paris, 1965
– MANHEIM KARL, Idéologie et utopie, Marcel Rivière, Paris, 1956
– Marcuse Herbert, La fin de l’utopie, Seuil, Paris, 1968
– Marx Karl, Manifeste du parti communiste, Champ libre, Paris, 1983
– More Thomas, L’utopie, Flammarion, Paris, 1987
– Popper Karl R. Misère de l’historicisme, PressesPocket, Paris, 1988
– Raphaël Frederic, Popper. Historicism and its poverty, Phoenix, Orion, 1998
– Sorel Georges, Réflexions sur la violence, Marcel Rivière, Paris, 1950
– Spinoza Baruch, Traité politique, Garnier, Paris, 1966
– Ricoeur Paul, Du texte à l’action, Seuil, Paris, 1986
– Servier Jean, Histoire de l’utopie, Gallimard, Paris, 1991
– Spinoza Baruch, Traité politique, Garnier, Paris, 1966
– Von Hayek Friedrich, Scientisme et sciences sociales, Pion, Paris, 1953
– Weber Max, Le savant et le politique, Pion, Paris, 1959 ; Essai sur la théorie de la science, Pion, Paris, 1965

Tire du texte: Sylvain Lavelle, Lavelle Sylvain. Utopie et technologie : la politique de l’ingénierie sociale. In: Quaderni, n°41, Été 2000. Utopie II : les territoires
de l’utopie. pp. 5-16.
doi : 10.3406/quad.2000.1436
http://www.persee.fr/doc/quad_0987-1381_2000_num_41_1_1436

References

References
1Comme le fait remarquer l’auteur afin de montrer le détournement du concept, “la logique à laquelle ils (les décideurs “pragmaticiens”) obéissent n’est pas de nature scientifique, mais de nature technique”, idem.
2Jûrgen Habermas, La science et la technique comme “idéologie”, p. 103.
3Philippe Breton, L’utopie de la communication. Pour une histoire de l’utopie, l’on peut se reporter à l’ouvrage de Jean Servier, Histoire de l’utopie.
4Cette fonction de l’utopie apparaît clairement dans l’ouvrage du créateur du terme d’utopie, Thomas More (De optima reipublicae statu deque nova insula Utopia). Celui-ci, en effet, se trouvant confronté aux désordres du royaume d’Angleterre de l’époque, tente de concevoir en
imagination une forme d’organisation de la cité qui transcende la réalité présente.
5Paul Ricoeur, “Idéologie et utopie” in Du texte à l’action, p.389.
6Karl Manheim distingue la dimension simplement inchoative et la dimension transformative de rutopie : “Un état d’esprit est utopique quand il est en désaccord avec l’état de la réalité dans lequel il se produit […]. Toutefois, nous ne devons pas considérer comme utopique tout état d’esprit qui se trouve en désaccord avec la situation immédiate et la dépasse (transcends), et qui, en ce sens, “s’écarte” de la réalité. Ces orientations qui dépassent la réalité ne seront pas désignées par nous comme utopiques que lorsque, passant à l’action, elles tendent à ébranler, partiellement ou totalement l’ordre des choses qui règne à ce moment”, in Idéologie et utopie, p. 124.
7Une “socio-technique fragmentaire” dans la traduction.
8“La différence entre la technique utopique et la technique fragmentaire se révèle, dans la pratique, être une différence qui réside moins dans l’échelle ou le champ d’action que dans la prudence et la préparation aux surprises inévitables […]. De ces deux doctrines, j’estime
que l’une est vraie, tandis que l’autre est fausse et propre à conduire à des erreurs à la fois évitables et sérieuses […]. De ces deux méthodes, j’estime que l’une est possible et que l’autre n’existe même pas : elle est impossible”, in Karl Popper, Misère de l’historicisme, p.88.
9idem, p. 76.
10Max Weber, Essai sur la théorie de la
science.
11Karl Popper, Misère de l’historicisme, p. 78.
12Aristote, Les Politiques, Vffl, 1, 1337, a
13Rappelons que pour Kant, un impératif pragmatique est une règle de prudence destinée à favoriser l’accession au bonheur et qui est
susceptible d’être valable pour tout un chacun, (cf Emmanuel Kant, Fonde-ments de la Métaphysique des Murs).
14Karl Popper, Misère de l’historicisme, p. 76.
15Kant faisait d’ailleurs de la conception d’un tel idéal un devoir, qu’il limitait cependant à l’usage du seul chef de l’Etat : “Espérer qu’un jour, si tard que ce soit, s’accomplisse une production politique telle qu’on la pense ici est un doux rêve ; en revanche, s’en rapprocher toujours davantage, non seulement est pensable, mais dans la mesure où cela peut s’accorder avec la loi morale, c’est un devoir”, in Emmanuel Kant, Le conflit des facultés, EDL
16Pour Paul Ricoeur, rutopie est “un exercice de l’imagination pour penser un “autrement qu’être” du social”, Idéologie et utopie, in Du texte à l’action, p. 388.
17Baruch Spinoza, Traité politique, p. 115.
18Max Weber, Le savant et le politique, p. 1 85.
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